Il répétera plusieurs fois que s’il a encore des convictions, il n’a plus de certitudes mais des doutes. Pour Nicolas Wadimoff, il est salutaire d’être dans une démarche de questionnement permanent. Sorti mercredi dans les salles romandes, son documentaire L’Apollon de Gaza pose ainsi plus de questions qu’il n’y aura au final de réponses.

Découverte en 2013 dans la Méditerranée, au large de Gaza, une statue d’Apollon en bronze a excité le monde de l’archéologie avant de se volatiliser: est-il plausible qu’elle ait passé deux millénaires sous l’eau, d’où vient-elle, ne pourrait-il pas s’agir d’un faux? Autant d’interrogations que soulève le film et avec lesquelles le spectateur est contraint de repartir. Il y a dans cette enquête non résolue du romanesque, des éléments de polar et un petit côté Aventuriers de l’Arche perdue.

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Lorsqu’il s’est rendu compte de la puissance narrative et esthétique du médium cinéma, Nicolas Wadimoff a eu, à l’inverse, une certitude et aucun doute: ce serait ça ou rien. A l’adolescence, il reçoit son premier grand choc en visionnant La spirale, film de montage sur le coup d’Etat mené au Chili en septembre 1973.

Il évoque aussi un ciné-club animé par un prof de philo cinéphile, se souvient de ses émotions face à La bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, au Huit et demi de Fellini et à Shadows, ce film de John Cassevetes «jazzy, à la frontière entre le documentaire et la fiction». Son regard se forme, il sait déjà qu’il aura le goût «des choses très ancrées dans le réel». Ce qui passera aussi par la pratique de la boxe et du foot, comme pour garder les pieds sur terre.

En dehors du système

Il aura très vite, aussi, une attirance pour les marges, les chemins de traverse. Ses études de cinéma, il les fera à Montréal, une ville visitée à l’âge de 15 ans parce qu’un oncle et une tante y habitaient, et où il séjournera régulièrement. Alors que la plupart des jeunes qui rêvent d’écran large intègrent une école d’art, il opte pour une école de communication. Parce qu’en marge de la réalisation, il peut aussi y étudier les sciences sociales. Il lit Baudrillard, Bourdieu, Debord, McLuhan.

De retour en Suisse, il devient assistant réalisateur puis réalisateur pour la télé romande. Il travaille pour le magazine Temps présent, où on lui laisse une grande liberté. Cette entrée dans la vie professionnelle s’est faite rapidement, par nécessité. Devenu père très jeune, le Genevois savait qu’il ne pouvait pas rester dans ce qu’il nomme «les limbes de la création».

Lorsqu’on lui demande les dates clés de son parcours, il insiste sur 1985 et la création d’Etat d’urgences, association qui permettra la création de L’Usine, haut lieu de la vie alternative genevoise. La fin des années 1980 sera une période fondatrice. «Mon rapport au monde vient de là», résume-t-il. Il apprend un côté do-it-yourself hérité de la culture punk, il a depuis la conviction qu’on peut «entreprendre des choses en dehors du système. On peut occuper une maison et obtenir un contrat de confiance puis un bail, on peut occuper une friche industrielle et en faire un centre culturel.»

Au sein d’Etat d’urgences, il consolide son intérêt pour l’altérité, le partage et la solidarité, «des valeurs peu compatibles avec l’individualisme en vogue dans le milieu du cinéma. Au départ, ça a été difficile pour moi de faire le lien entre ce que j’avais appris de la scène squat, où on se met peu en avant, où il n’y a pas de personnalisation mais un dévouement pour la communauté, et le cinéma. J’ai dû me réajuster.»

Engagé, pas militant

Nicolas Wadimoff a réalisé beaucoup de documentaires depuis Le bol (1992), sur une soupe populaire, mais aussi plusieurs fictions, de Clandestins (1997) – sur le destin de quelques migrants – à Operation Libertad (2012), sur un groupe d’anarchistes utilisant la manière forte, en 1978, pour dénoncer les accointances de la place financière zurichoise avec les dictatures sud-américaines.

Il a aussi signé un formidable portrait de Jean Ziegler (L’optimisme de la volonté, 2016) et réalisé en Palestine L’accord (2005) et Aisheen (2010), qui forment avec L’Apollon de Gaza un triptyque partant de l’échec de la politique pour s’intéresser aux hommes puis à l’Histoire. Si l’on devait trouver un dénominateur commun à sa filmographie, on parlerait d’un irrésistible attrait pour les autres, d’un constant désir d’aller vers les gens, de leur donner la parole.

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Le réalisateur est content qu’on ne parle jamais de lui comme d’un artiste militant, mais accepte volontiers l’étiquette d’engagé – sans connotation politique ou idéologique, par contre. «Je m’engage pour mes sujets, pour les histoires que je raconte, pour les gens que je filme.»

Cet engagement passe aussi par le temps long du cinéma, le recul qu’il permet, là où beaucoup de médias, comme les réseaux sociaux, sont dans l’immédiateté. «Il faut prendre le temps de réfléchir, on ne peut pas se faire une opinion en dix minutes sur le conflit syrien, les «gilets jaunes» ou l’Ukraine.» Si douter est pour lui essentiel, il y a une chose qu’il ne remettra jamais en cause: les liens indéfectibles qui le lient à sa famille, à ses proches et à ses amis. «Je cultive des valeurs un peu old school, comme la loyauté, la persistance, la ténacité et l’intégrité.»


Profil

1964 Naissance à Genève.

1985 Cofondateur de l’association Etat d’urgences, qui sera à l’origine de L’Usine.

2005 «L’accord», sur l’Initiative de Genève.

2012 Sa fiction «Operation Libertad» est sélectionnée par la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes.

2019 Sortie de «L’Apollon de Gaza», documentaire dévoilé en août 2018 au Locarno Festival.