Cinéma

Nicolas Wadimoff: «Jean Ziegler a une dialectique incroyable»

Dans «Jean Ziegler ou L’Optimisme de la volonté», Nicolas Wadimoff brosse un portrait sensible du sociologue, dont il célèbre la pugnacité et l’humanité, mais révèle aussi la fragilité

Sur le versant du documentaire, on trouve «Aisheen (Still Alive in Gaza)» et «L’Accord», consacrés à la Palestine, ou «Spartiates», qui plonge dans les quartiers défavorisés de Marseille. Sur le versant de la fiction, il y a «Clandestins», dédié à l’immigration, ou «Opération Libertad», qui évoque les combats des années 70. Né à Genève, en 1964, Nicolas Wadimoff a le cœur à gauche et l’indignation à fleur de peau. «Jean Ziegler ou L’Optimisme de la volonté» apparaît comme une évidence; le cinéaste et le sociologue semblaient faits pour se rencontrer autour d’un projet commun. Depuis Montréal où il réside désormais, Nicolas Wadimoff revient sur cette aventure.

Le Temps: Vous connaissez Jean Ziegler depuis longtemps?

Nicolas Wadimoff: J’ai fait une année de sciences politiques à l’université de Genève. C’était un autre monde, avant la chute du Mur. Il y avait là des étudiants venus du Guatemala, du Chili, de l’Argentine, beaucoup d’Africains. On se disait «camarade». J’ai suivi un cours, intitulé «Sociologie du mouvement de libération nationale», donné par Jean Ziegler.

– Quand avez-vous décidé de consacrer un film à Jean Ziegler?

– A l’Uni, je n’étais qu’un élève parmi d’autres. Trente ans ont passé. J’ai retrouvé Ziegler à travers mes films, «Aisheen» ou «Opération Libertad». Il les avait vus et m’avait écrit. Avant que le producteur Emmanuel Gétaz ne me propose l’idée de lui consacrer un documentaire, je l’avais rencontré aux Rencontres d’Arles. Nous étions dans le même hôtel et nous avons eu des discussions passionnées. Je me suis dit que ça valait la peine de travailler avec lui.

– Avez-vous défini ensemble les grandes lignes de «L’Optimisme de la volonté» avant le tournage?

– Nous avons défini un terrain d’entente. Le film ne devait pas être un piédestal. Ce n’est pas facile. Ziegler a une dialectique incroyable. Je risquais d’être écrasé sous le poids de son discours. Par ailleurs, Ziegler a eu quatre ou cinq vies. Si j’essayais de faire une bio exhaustive, on se perdait. Nous sommes tombés d’accord: le passé est important, mais le film se fait aujourd’hui. Il fallait parler des combats actuels. Nous avons donc traité le passé en deux courtes séquences d’archives. Enfin, il a fallu définir à qui s’adressait le film. Il n’est pas conçu pour un public exclusivement suisse. Les Suisses ont l’impression de connaître Ziegler. Il fait partie des meubles, on peut le critiquer. Ce n’est pas du tout représentatif de l’image qu’en ont les étrangers. Pour les Français, les latino-américains, les Allemands, les Québécois, Ziegler est un peu comme Noam Chomsky pour nous, c’est-à-dire un intellectuel, combattant infatigable et respectable.

– Jean Ziegler entretient-il avec la caméra un rapport professionnel ou candide?

– Il est tout à fait conscient de la caméra, ce qui n’empêche pas une certaine candeur, ou disons une curiosité sur le monde. Ses discours sont très tranchés, en même temps il aime les gens, il regarde autour de lui. Il est une bête médiatique, mais il a l’habitude d’un filmage précis, qui est celui de l’interview posée. Là, c’était quelque chose de nouveau, du documentaire direct. Je voulais des séquences où on le voit en interaction avec d’autres. Il m’interrompait en permanence: «Hé Nicolas! Qu’est-ce que tu en penses?». Je lui disais «Oublie-moi!». J’ai fini par me cacher. Il demandait «Il est où Nicolas? Il faut l’appeler!»… J’ai dû accepter de lui répondre et intervenir dans le film. Ça le rassurait.

– Vous intervenez notamment à Cuba, lorsque Jean Ziegler récuse la liberté de la presse…

– Il ne s’agissait pas pour moi de faire le gendarme, mais plutôt de lever une objection afin que Ziegler développe sa pensée et que le spectateur réfléchisse à la question de la liberté de la presse. Je ne suis pas complètement insensible à son argument des priorités. Pour lui, le plus important est qu’il n’y ait pas d’enfants de la rue. La misère sociale qu’on voit au Mexique, au Guatemala, n’existe pas à Cuba. Les enfants y sont alphabétisés, ont accès à des soins. Le prix de ce progrès, c’est la liberté de la presse. On ne peut pas tout dire, mais tout le monde mange…

– Derrière l’intellectuel combattant, le film révèle la fragilité d’un homme vieillissant…

– Nous racontons son combat contre les fonds vautour, la confrontation avec le réel lors du voyage à Cuba et, enfin, un Ziegler plus intime. Pour ces séquences, la forme de l’entretien s’est imposée, dans un registre proche du «Pardonnez-moi» de Darius Rochebin. A trois reprises, Ziegler a baissé la garde. Sa visite au Musée du Che l’a bouleversé. Il me parle de résurrection, dit qu’on a tous une mission sur terre. Je lui fais remarquer la statue du Christ, érigée par Batista juste avant sa chute, à côté de la Casa del Che, et Camille Cottagnoud, le chef opérateur, se met à filmer… Il était aussi ému avant son intervention à la télévision cubaine, et enfin sur le quai de la gare où il accompagne sa femme, Erica Deuber Ziegler. Il lui dit «Sois prudente à Paris». Cette scène a été filmée trois jours après l’attentat contre «Charlie Hebdo». Ils connaissaient très bien Wolinski. Ils sont les deux dans la fragilité – on l’était tous ces jours-là. C’était imprévu. Je n’aurais jamais pensé que ce jour-là il allait parler de sa mort, du cimetière. C’est la magie du documentaire…

– Erica Deuber Ziegler tient un second rôle capital dans «L’Optimisme de la volonté»

– A Arles, je me suis rendu compte qu’elle a une écoute, une intelligence, une sensibilité, une perspicacité au-delà du commun. Sa culture, son érudition sont incroyables. Erica est à la fois sa secrétaire, sa muse, son égérie, son inspiration… Historienne de l’art, elle essaye d’élever Jean aux arts et à la culture. Cause perdue, parce que pour lui, tout ce qui n’est pas combat est inutile. Par chance, Erica a accompagné Ziegler à Cuba. Elle avait une présence de peu de mots. Juste un regard qui en dit beaucoup. C’est Jiminy Cricket.


Le scepticisme de l’empathie

Avec la distance requise, Nicolas Wadimoff signe un admirable portrait de Jean Ziegler

Il y a peu de noms d’ici qui suscitent autant d’admiration ou de détestation que celui de Jean Ziegler. Celui qui a vu juste en dénonçant un «ordre du monde cannibale» ou celui n’a pas cessé de cracher dans la soupe contre le cours de l’Histoire? C’est dire si l’idée d’un portrait documentaire du socialiste altermondaliste était une affaire délicate. Comment dépasser ce clivage, éviter aussi bien la déférence excessive que l’affrontement improductif? Cinéaste plus volontaire que transcendant, le Genevois Nicolas Wadimoff, qui fut autrefois l’élève du sociologue à l’Université de Genève, s’en est admirablement bien sorti, au point de signer sans doute son meilleur film à ce jour.

La réussite tient à une empathie teintée de scepticisme, tandis que l’auteur approche l’animal politique en deux temps, après un bref résumé de son parcours: dans son travail actuel à l’ONU et durant un voyage à Cuba, en compagnie de son épouse. A 80 ans, Ziegler s’avère un infatigable redresseur de torts doublé d’un fin diplomate dans sa lutte contre les «fonds vautours» au Conseil des Droits de l’Homme. Mais de l’autre côté, le pèlerinage sonne aussi l’heure des bilans pour celui qui reçut en 1964 de Che Guevara lui-même la consigne de combattre le capitalisme «au coeur du monstre». Et là, le cinéaste saisit tout aussi bien l’aveuglement du vieux révolutionnaire.

Contradictions parlantes

La tête froide et l’oeil aux aguets, Wadimoff enchaîne les perles. Saisi de nostalgie dans ce pays devenu à son corps défendant un modèle de décroissance, Ziegler s’extasie devant le calme et la frugalité d’une société figée dans le temps, se recueille au musée, vitupère contre le blocus américain et va jusqu’à justifier le musellement des médias. Face à un autre ex-étudiant, exilé, il ignore un malaise évident; hospitalisé, il félicite son infirmière sur le point de quitter sa famille pour «aider les ouvriers du pétrole» à Bahreïn. Moins romantique, Erica Deuber ironise gentiment. «Elle est ma boussole, une vraie réaliste alors que moi, je cherche toujours à m’échapper», reconnaît son mari dans un grand moment de lucidité.

Dans l’alliance «du pessimisme de l’intelligence et de l’optimisme de la volonté» chère à Antonio Gramsci, on voit bien qui joue quel rôle. De même, le film invite à relativiser le rejet professé par Ziegler de toute morale et religion. En émerge un portrait qui dévoile le personnage dans toute son attachante complexité. Après «L’Expérience Blocher» de Jean-Stéphane Bron et «Offshore» de Werner Schweizer, consacré à l’ex-banquier Rudolf Elmer, le dernier volet d’un formidable triptyque politique suisse.

(Norber Creutz)


*** Jean Ziegler – L’optimisme de la volonté, documentaire de Nicolas Wadimoff (Suisse, 2016). 1h30

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