Futur antérieur

Nietzsche et le bicentenaire de Wagner

Au Festival de Bayreuth, cet été, une mise en scène du «Ring» a suscité indignation et polémique par ses audaces multiples. Qu’en penserait Nietzsche qui a porté aux nues le compositeur allemand avant de devenir son détracteur impitoyable?

Le bicentenaire de la naissance de Richard Wagner que l’on célèbre cette année n’aura pas manqué d’apporter son lot de polémiques. Mais il est plutôt léger: c’est une fois encore une mise en scène iconoclaste qui fait «scandale». Vieux débat – marqué notamment par le Ring de Chéreau et Boulez en 1976 – qui, même s’il ne concerne pas uniquement l’œuvre de Wagner, semble avoir trouvé avec elle son terrain de prédilection. Elle y prête sans doute le flanc: recours au mythe, complexité dramatique, ambitions philosophiques, phénomène du wagnérisme. Voilà qui invite à la relecture ou à la provocation.

Cette fois, l’étincelle a été allumée par la version du Ring qui fut montée cet été au Festival de Bayreuth (voir la critique de Julian Sykes dans le Samedi Culturel du 31 août 2013). Confiée au metteur en scène berlinois Franck Castorf, ses audaces multipliées ont suscité un mélange d’indignation et de perplexité. Qu’on en juge: modernisation à outrance des enjeux du livret, transpositions visuelles qui conduisent de Wall Street à l’intérieur d’un döner kebab, en passant par un toilettage du mont ­Rushmore aux couleurs du communisme. Certes, le télescopage des temps et des lieux a de quoi dépayser les leitmotivs de la musique wagnérienne. Mais c’est tout?

Malgré quelques publications critiques sur le maître de Bayreuth (son antijudaïsme, sa place dans l’histoire de la musique), on peut s’étonner du manque de débat sur le sens de son œuvre, sa portée culturelle dans l’Allemagne et l’Europe du XIXe siècle, ce qu’il en reste aujourd’hui. Pour­tant, en tendant bien l’oreille, on entendra peut-être une voix têtue qui résonne jusqu’à nous depuis l’époque de Wagner: celle de Nietzsche. Ces enjeux-là, il les connaît bien, lui qui fut d’abord le porte-parole passionné de sa musique, avant d’en devenir le détracteur le plus impitoyable.

Son premier livre, La Naissance de la tragédie, fut dédié à Wagner avec une confiance qui paraît après coup désarmante. C’est que Nietzsche voyait alors en lui l’artiste qui ramènerait parmi nous l’excellence culturelle des Grecs en res­suscitant la force toute-puissan­te de la musique dionysiaque et sa vision du monde tragique, que des siècles ­de progrès philosophico-scientifique avaient vidé de tout contenu. Ne réveillons pas l’antiwagnérien des an­nées successives. Demandons-nous plutôt ce que l’auteur de la Naissance de la tragédie penserait des nouveaux atours qu’on donne en 2013 aux opéras de son ex-mentor. De quel côté se rangerait-il? Pour ou contre? Et quel diagnostic en tirerait-il sur la culture de notre temps?

Deux possibilités viennent subitement à l’esprit, a priori aussi convaincantes l’une que l’autre. Nietzsche ne verrait-il pas les raffinements sophistiqués des mises en scène contemporaines comme l’exact contraire du retour au tragique pulsionnel que promettait l’opéra wagnérien? Comme la preuve qu’un pas de plus a été franchi dans le dépérissement culturel qui caractérise notre civilisation de la connaissance, désespérément en quête d’un mythe ou d’un sens, quand celui-ci s’étiole de toute part?

A moins que le philosophe n’y trouve plutôt une confirmation inattendue de sa foi en Wagner: à leur façon, les éternels détours de nos adaptations interchangeables – «jetables» après chaque performance et renouvelées de décennie en décennie, sous prétexte de recontextualisation – montrent mieux que tout la primauté troublante de la musique et son pouvoir submergeant, intemporel, face à des intrigues qui n’existent au fond que pour l’habiller. Bref, d’un côté la poursuite des ravages de l’habitus culturel né avec Socrate, qui cherche à comprendre de quoi l’on parle. De l’autre, le signe avant-coureur d’une survivance inespérée du dionysiaque – voire de son retour. A tout prendre, on se demande si le premier ne vaut pas mieux.

,

Nietzsche

«La Naissance de la tragédie, enfantée par l’esprit de la musique» (Trad. Ph. Lacoue-Labarthe, Gallimard, 1977)

«Mais maintenant la civilisation socratique […] ne peut plus guère tenir que d’une main tremblante le sceptre de son infaillibilité – […] parce qu’elle-même […] a perdu sa naïve confiance de jadis et qu’elle n’est plus absolument convaincue de l’éternelle validité de ses fondements: triste spectacle que cette valse-hésitation d’une pensée qui se précipite, consumée du désir de les étreindre, à la recherche de formes nouvelles et qui soudain […] les laisse échapper dans un frisson d’horreur. […] Notre art révèle cette détresse générale»
Publicité