Anikulapo. Celui qui tient la mort dans sa poche. C'est le titre qu'avait choisi le chanteur Fela Kuti, à l'instant même où la junte militaire, au Nigeria, cherchait à faire taire le paria. Son fils, lui, 26 ans dans quelques mois, extrait de son pantalon large un téléphone portable d'ultime génération et des cigarettes artisanales. Il parle fort, dans un anglais moulu, avec des éclats de rire qui vous font trembler. Seun Kuti, à Paléo, pour la première fois. Il n'y pense pas. Un ami de Liverpool, du temps où ils fréquentaient à demi l'école d'art de Paul McCartney, vient de débarquer. Ils se frappent le dos, à se souvenir des cours séchés, des nuits rock'n'roll, de l'odeur d'une ville qui pleut. Seun est un gosse. Celui sur lequel on ne voit que l'ombre d'un père démesuré, dès qu'il sort de scène, reprend le cours de sa propre vie.

On raconte parfois ces obsèques de carnaval. Le 2 août 1997. Fela Kuti vient de mourir, du sida probablement. Dans son club de Lagos, le Shrine, ses femmes pleurent - il en a épousé une quinzaine, peut-être davantage. Il souffle un air de culte yoruba, dans l'assemblée. Certaines images de l'époque révèlent que la salle de concert est aussi un lieu où les chandelles brûlent devant des saints africains; nocturne vaudou. Très loin, dans le chagrin, surgit une silhouette si semblable à celle de Fela que le chahut s'interrompt. Un homme danse. Sur une musique de funk brigand, de transe. Seun. Il a 15 ans. Ce jour-là, il récupère le costume et le métier. Pas d'espace pour le deuil; ce rythme, l'afro-beat, ne peut se passer d'empereur.

Dix ans plus tard. C'était jeudi. Seun vient de quitter ses pantalons de rappeur, sa dégaine calquée sur les clips de Brooklyn. Il gravit la scène du Chapiteau, dans un ensemble à même le corps, noir qui brille, taillé dans les années70. Son orchestre, l'Egypt 80, qui fut aussi celui de son père, a déjà chauffé le plancher. Comme James Brown, Seun ne chauffe pas. Il vient à point. Brandit le poing. Comme Fela, mille fois, avant lui. Il mitraille les corrompus, les soldats, les rapaces. Traite d'un pays, le plus peuplé d'Afrique, le seul si riche en pétrole qui accuse un bilan comptable négatif. La mort dans sa poche, pas la langue. Et ils sont tous pareils, dans cette génération de Nigérians qui ont grandi face aux promesses trahies, à la péjoration du vide, au plus grand scandale politique, social, religieux, que l'Afrique ait connu.

A Paléo, elles tiennent la file. Celles qui ont succédé à Ayo - son tube «Down on my knees», trop diffusé pour qu'on l'oublie avant le siècle prochain. Nneka, diva infime, qui chantait mardi à Nyon. Et puis Asa, même profil tressé, qui ouvrait jeudi le concert de Seun Kuti. Une cohorte de Nigérianes à guitare, qui s'annoncent pleines de douceur et de colère. Asa chante «Fire on the Mountain»; on dirait une complainte folk sans nerf de trop, le texte y traite du sang d'enfants innocents, des soldats qui traversent la rue. «Comment admettre le désastre? J'ai grandi en écoutant Fela à la maison. C'est terrible, mais ses textes critiques à l'adresse du pouvoir n'ont rien perdu de leur justesse.» C'est une jeunesse américanisée, très attachée à la culture de l'ethnie yoruba, qui assiste au naufrage. Et le décrit en deux accords et une voix fêlée. Une jeunesse pour laquelle Fela Kuti est resté l'indicateur politique par excellence.

Ils parlent de Lagos. Tous. De cette ville funambule, violente, qui vous prend comme une toxicomanie. Nneka, Asa, Seun Kuti, sont des enfants de la cité, des mégalopoles. Quand on demande à Seun s'il est un panafricaniste, il répond qu'il se voit plutôt «worldist». Mondialiste. Mais pas au sens ghettoïsé, dévalorisant, de la world music. Ces Nigérians qui viennent d'un pays dont on ne connaît que la lutte et la famine du Biafra, les enlèvements des ingénieurs pétroliers ou la charia du Nord, ne se contentent plus d'être admis au monde. Ils le prennent de force. Seun Kuti, jeudi, fait soulever les corps avec des messages pour une Afrique qu'on ignore. Il en appelle à la libération, au déballage. Sur un ton qui n'appartient qu'à lui; pas à Fela, pas aux révolutionnaires qui l'ont inspiré. Il doit chanter pour être perçu. Cela paraît dramatique. Il accepte cette loi. Comme il accepte, avec ironie, le fait qu'on ne questionne en lui que la récupération de l'héritage paternel. «J'habite à Lagos, dans la Republic Kalakuta que Fela a fondée. Tu te rends compte, à mon âge, vivre encore chez son père!»

Il n'est pas certain que, dans ce Paléo des familles et des promenades, trois concerts nigérians suffisent à éveiller un intérêt prolongé pour un pays que, de toute manière, on ne visitera pas. Une musique engagée, pour toute bannière. Mais les slogans de Seun Kuti, ce concert que rien n'égale jusqu'ici cet été, ont de l'avenir.