Dans les contrebas, la rampe d’escaliers qui mène à l’Auditorium noircit à vue d’œil. Les bas résilles à maille extra-large sont légion, les robes foncées aux amples dentelles aussi. Que croise-t-on encore jeudi soir? Une pléthore de t-shirts qui arborent des noms obscurs, des têtes de morts aux traits sophistiquées, et les symboles hermétiques d’un ésotérisme bricolé sans façon. Au Stravinski, l’heure de se faire peur a sonné. Les Dylan, les Anastacia et les Erykah Badu sont partis, Nightwish débarque en entraînant avec lui une tribu que le Montreux Jazz a très peu côtoyé durant sa longue histoire.

Les tribus, justement. Existent-elles encore ces entités qui alimentaient les traités des anthropologues des années 1980? Toutes ou presque trépassées, victimes d’une globalisation qui uniformise, pourrait-on croire. Jeudi soir, le démenti partiel. Le metal qu’on dit symphonique, celui que défend avec ardeur le quintette finlandais invité par les programmateurs, ce genre mal aimé donc, déplace un public dont l’identité demeure compacte. Le «Strav» est presque plein – fait pas si fréquent en cette édition. Nightwish est déjà un pari gagné par les tenanciers du Montreux Jazz.

Déluge aigre-doux

Dans les rangs serrés, le switzerdütsch raisonne. Une géographie historiquement proche du genre à l’affiche semble s’emparer des lieux. Puis le concert démarre, les décibels balaient les sons gutturaux du parterre et une nouvelle histoire s’écrit alors dans la salle. Elle a les traits gros de Nightwish cette histoire. Elle égrène les canevas à succès qui ont permis au groupe de déborder les frontières froides du pays et à la petite ville de Kitee de se placer sur les guides du rock. Le temps d’une comptine lâchée par la voix rauque du bassiste Marco Tapani Hietala, puis le rideau bricolé avec des bouts de papiers fragiles tombe. Un déluge aigre-doux s’ensuit. Les rythmes binaires, les violons synthétiques des claviers, la double caisse du batteur et ces riffs… ces riffs qu’on croyait caducs et que les guitares de Nightwish gardent en vie, tout cela se met à faire trembler la précieuse boiserie du Stravinski.

Ce rock court sur pattes prend des airs de géant. La grandiloquence gestuelle, l’emphase des cinq complices sur la scène rend possible un coup de bluff mémorable. L’art de Nightwish se confirme donc, quinze ans après s’être montrée une première fois. Il tient de l’artifice folklorique. C’est un jeu d’illusionnistes qui atteint sans forcer la cible postée au pied des planchers. Nightwish est à l’image des décors tarabiscotés qu’il trimbale partout. Avec ses allusions maladroites au fantastique noire, il pense citer Le Seigneur des anneaux mais il fait du Harry Potter . Une faute d’appréciation qui n’inspire pas l’indulgence.