La scène est surréaliste: sous la véranda du Musée Girard-Perregaux, à La Chaux-de-Fonds, une bande de trois musiciens jouent quelques notes de Le Freak, c’est chic, sorte de jam-session bon enfant. Le batteur et le guitariste portent tous deux un tablier blanc d’horloger. Normal: ils travaillent à la manufacture. Le troisième, lui, porte des dreadlocks. C’est Nile Rodgers. L’immense Nile Rodgers, musicien, guitariste, producteur, auteur-compositeur de tous les superlatifs. L’homme qui a créé, outre le groupe Chic avec le bassiste Bernard Edwards en 1970, certains des plus grands standards disco et funk de l’histoire de la musique. We are family, de Sister Sledge, c’est lui. Les albums Diana de Diana Ross, Let’s dance de David Bowie, Like a virgin de Madonna, Notorious de Duran Duran, c’est encore lui. Faire la liste de tous les artistes pour qui il a écrit des albums serait fastidieux. Mais on peut quand même mentionner l’OVNI musical Spacer, composé pour Sheila, et bien sûr Get Lucky des Daft Punk, pour lequel il a reçu trois Grammy Awards.

Outre le temps dévolu à la musique, Nile Rodgers a créé la fondation «We are family», afin d’aider des enfants et des adolescents à réaliser leurs rêves. Et c’est ce fil-là qu’il faut tirer pour comprendre la présence de Nile Rodgers à La Chaux-de-Fonds. «Un soir, lors d’un dîner entre amis, Michele Sofisti (l’ex-CEO de Girard-Perregaux et du groupe Sowind, ndlr) m’a dit qu’il aimerait m’aider. Ensuite il m’a montré ce qu’il faisait à la manufacture: former de jeunes talents, transmettre un savoir-faire pour le futur. Or c’était tellement proche de ce que l’on fait à la fondation! Nous recherchons des jeunes qui sont des passionnés, qui ont une vision, nous les aidons à réaliser leur projet, à développer leur don de manière durable. Et même s’ils ne continuent pas dans cette voie, cela leur apprend une discipline indispensable pour le reste de leur vie. Ces personnes ont juste besoin d’un mentor, comme un mariage parfait.»

Michele Sofisti a choisi d’aider la fondation à sa manière: en créant une montre «We are family», une version du modèle Shadows Hawk en édition limitée. «J’ai gagné beaucoup d’argent quand j’étais jeune avec certains hits et j’avais commencé à collectionner les montres. J’ai déjà une montre Girard-Perregaux, mais participer à la création de celle-ci, c’est l’une des choses les plus cool de ma vie», souligne Nile Rodgers.

La montre, entièrement noire, est un travail d’équipe. «Nous l’avons en quelque sorte dessinée ensemble, relève le musicien. Je voulais qu’il en ressorte un esprit d’unité avec une esthétique qui véhicule une certaine idée du futur.»

Mais revenons au passé.

Le Temps: Quel est votre plus grand rêve d’enfant?

Nile Rodgers: J’ai toujours su que j’allais être musicien. Mes parents étaient héroïnomanes et mon enfance a donc été très solitaire. J’imaginais de la musique dans ma tête. En marchant dans les rues, je chantais, j’inventais des trames, principalement de la musique classique, vous savez «ta… tatatata… tatatata». Petit à petit, elle générait des images, rendait ma vie passionnante. Grâce à la musique, mon enfance, qui aurait pu être si triste, est devenue extraordinaire. Ensuite j’ai commencé à devenir bon musicien à l’école: je jouais de la clarinette, de la flûte… Tout me semblait facile et normal. Petit à petit, je me suis imaginé devenir chef d’orchestre. Mais jamais je n’aurais pensé faire carrière dans la musique pop! A 7 ans, j’ai fait l’école buissonnière pendant 75 jours d’affilée. J’allais au cinéma pour écouter la musique et voir des films. Je pensais devenir compositeur de musique de films, en tout cas rester dans le domaine classique. Et puis vous voyez, j’ai gagné trois Grammy Awards pour Get Lucky.

Etes-vous déçu ?

Non. Je peux écrire de la musique classique si j’en ai envie. J’ai fait des musiques de film, des opérettes, mais aujourd’hui je sais que ma vie est dédiée à la musique qui fait danser, celle qui rend les gens heureux.

Avez-vous jamais pensé faire autre chose ?

Oh non! Il m’est arrivé de me retrouver dans des endroits où règnent la violence et d’immenses souffrances, de rencontrer des gens dont le frère venait d’être assassiner, ou la sœur enlevée et violée, mais instantanément une connexion se produisait grâce à la musique. Je ne sais comment vous l’expliquer, ni ce qui se passe, mais la musique est un incroyable moyen de guérison. Elle ne vous fait pas oublier, mais l’espace d’un instant, elle atténue la douleur. C’est pour cela que je suis toujours prêt à jouer pour les gens, qu’importe si je joue bien ou mal, car cela fait du bien.

Quel était votre jouet favori enfant?

Je n’ai jamais beaucoup joué avec des jouets traditionnels. Je pense à quelque chose que mon père m’avait offert, un petit tambourin à boules qui venait d’Amérique Latine, un truc qui faisait «titi… tititi… titi… tititi». Je n’avais jamais vu ça auparavant.

L’avez-vous gardé?

Non, nous déménagions beaucoup trop. Je n’ai jamais vécu dans une maison plus que quelques mois. Je vous l’ai dit, mes parents étaient héroïnomanes et pas très responsables. Je n’étais pas comme les autres enfants, je jouais avec des choses d’adultes, avec des instruments de musique ou je rêvais de voitures. J’ai travaillé très jeune: à 9 ans, j’avais déjà un travail. Enfant j’ai travaillé pour Guss, le roi du cornichon. Il les mettait dans des tonneaux pour les faire macérer, il fallait les remuer. Les enfants étaient affectés à ce genre de petites tâches et recevaient en échange 1 dollar ou 2. Nous étions contents, eux aussi, tout le monde y trouvait son compte. Personne ne s’en offusquait. C’est drôle comme aujourd’hui on parle des lois empêchant le travail des enfants, mais quand je me remémore cette période, la chose la plus libératrice que j’ai faite, c’était de travailler, gagner quelques sous et apprendre à le gérer pour m’acheter ce dont j’avais envie. En plus je ne payais pas de loyer!

A quel jeu jouiez-vous à la récréation?

Mon jeu favori à l’époque est le même qu’aujourd’hui, le Scrabble. Je suis aussi ce qu’on appelle un athlète naturel. J’ai peut-être 62 ans mais si vous me voyiez jouer au ping-pong ou faire du ski, ou jouer au tennis, vous ne pourriez pas imaginer mon âge. Il y a quelques années j’ai gagné contre le champion de l’équipe nationale de ping-pong de la Jamaïque. J’avais environ 55 ans, il n’en croyait pas ses yeux, il était estomaqué par ma rapidité de jeu. On m’a toujours dit que j’étais un athlète naturel car j’ai soi-disant les fibres rapides des muscles qui se contractent très rapidement, ce qui améliore mes performances. Je suis donc très bon pour tous les sports impliquant une rapidité d’action. Les jeux lents, en revanche, ce n’est pas mon truc.

Grimpiez-vous aux arbres?

Non, pas vraiment. J’ai toujours eu le vertige. Quand j’ai commencé à faire du ski, mon moniteur m’a rassuré en me disant que même si j’avais peur de l’altitude, en faisant du ski, on gardait toujours les pieds sur terre.

Quelle était la couleur de votre premier vélo?

Vert. C’était un Schwinn Stingray avec un grand guidon.

Quel super-héros rêviez-vous de devenir?

Cela dépendait de mes lectures du moment. J’ai adoré Flash car dans la vraie vie je pouvais courir très vite et je m’imaginais être lui. J’ai admiré Green Lantern pour ses adages, j’ai adoré Batman car il n’était qu’un homme ordinaire et malgré cela, il faisait des trucs super cool. Superman, aussi, évidemment: tous les gamins veulent devenir Superman!

De quel super-pouvoir vouliez-vous être doté?

L’invisibilité. Et je continue à l’espérer!

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?

En couleur.

Quel était votre livre préféré?

L’île au trésor. Et c’est toujours mon livre favori. Un peu plus tard, ce fut Moby Dick. Vous ne le savez peut-être pas mais j’ai appris à lire à 5 ans et demi. A ma naissance, je suis tombé très malade et je suis resté longtemps à l’hôpital. Tous les enfants suivaient les cours ensemble dans une classe mélangée, le plus jeune avait 5 ans, le plus âgé 16. Je me mettais toujours avec les grands et j’apprenais ce qu’ils apprenaient, lisant les mêmes livres qu’eux. C’est comme ça que j’ai lu L’île au trésor vers 6 ans et ensuite Moby Dick vers 9 ou 10 ans.

Les avez-vous relus depuis?

Oui, au moins une trentaine de fois! Je lis beaucoup, mais ces deux-là j’aime les relire encore et encore.

Quel goût avait votre enfance?

Les deux parfums que je mélange souvent sont la vanille et le chocolat: ce serait donc un «fudge» à la vanille.

Et si votre enfance avait un parfum ce serait?

Versace Classic, que je porte sur moi. Oh vous voulez dire dans mon enfance? Enfant, je ne pensais jamais avec mon odorat.

Pendant les grandes vacances alliez-vous voir la mer?

J’ai toujours habité sur la côte, non pas parce que ma famille était riche, mais parce que j’ai habité New York et Los Angeles, à proximité de la mer.

Savez-vous faire des avions en papier?

Absolument. Je n’en ai pas fait depuis quarante ans mais on n’oublie jamais.

Aviez-vous peur du noir?

J’ai toujours peur du noir, je dors avec la lumière et la télévision allumées.

Qu’est-ce qui vous faisait peur?

Comme je vous l’ai dit, quand j’étais enfant j’ai passé beaucoup de temps à l’hôpital. Or les soignants n’étaient pas gentils avec les enfants, et toutes les nuits j’avais peur qu’ils viennent me faire du mal.

Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour d’enfance?

Oui, Deborah.

Et de l’enfant que vous avez été?

Je suis toujours le même.

Retranscription et traduction: Dominique Rossborough