Cinéma

Nils Tavernier: «Il y a beaucoup d’enfance dans le Facteur»

Le réalisateur de «L'incroyable histoire du Facteur Cheval» évoque la fabrication du film et sa fascination pour cet architecte naïf de Hauterives

Comment mettre en lumière le destin extraordinaire d'un homme ordinaire? En l'occurence, celle du Facteur Cheval, ce postier de campagne qui, au fil de sa tournée dans une commune de la Drôme, s'est mis à ramasser des pierre afin d'ériger un monument? Plus de trente ans consacré à ce qui deviendra en 1912 «Le Palais idéal», 12 mètres de haut et de 26 mètres de long, inspiration pour de nombreux artistes et classé monument historique.

C'est la question que s'est posée le réalisateur Nils Tavernier, fils de Bertrand, au moment de concevoir «L'incroyable histoire du Facteur Cheval», en salles ces jours. Il revient pour Le Temps sur les ficelles de ce film biographique, l'histoire d'amour qui le porte et les secrets qui subsistent.

Qu’est-ce qui vous attire dans la vie et l’œuvre du Facteur Cheval?

Particulièrement, l’énergie qu’il met à être libre. Sa capacité à s’intégrer dans une société qui le regarde comme un dingue puisqu’il gagne la reconnaissance publique de son vivant. Et son côté obsessionnel: trente ans passés à construire ce palais idéal, qui, selon moi est une sorte de grosse cabane pour enfants. Il y a beaucoup d’enfance en lui, ça me plaît. C’est un cheval de guerre. Il ne s’arrête jamais, il garde ses convictions, il meurt après tout le monde.

Lire aussi:  «L’incroyable histoire du Facteur Cheval»: voyage au bout d’un rêve

Quelles sont la part des faits et la part de votre invention dans le film?

Les faits, les dates, je n’ai rien inventé. Ensuite, on n’a pas la preuve qu’il ait construit le palais pour sa fille. Mais on sait qu’il a commencé six mois après la naissance de sa fille. Il dit qu’un caillou lui en a donné envie. Est-ce un élément déclencheur suffisant? Il y a dû y avoir d’autres facteurs. Et j’ai raconté une histoire d’amour entre lui et sa femme. Voilà, on invente sa relation familiale. On n’a pas de descriptions psychologiques sur le Facteur. Or un homme qui pendant trente ans construit un palais avec des cailloux a forcément une structure particulière.

Il y a un aspect que vous ne traitez pas: Cheval est l’inventeur du droit d’auteur…

Il y a beaucoup d’éléments que je n’ai pas traités. Il a vécu 88 ans. Je suis donc obligé de faire des choix. Je ne voulais pas produire une avalanche d’informations historiques. Je ne parle pas de l’enfant qu’il a perdu de sa première femme, ni des dix ans de deuil ayant suivi le décès de sa première femme, ni de sa formation de boulanger, ni de sa relation avec son frère… Oui, il a réclamé de l’argent sur les cartes postales qui ont été éditées de son palais. Il est effectivement l’inventeur du droit sur l’image.

L’histoire se déroule sur cinquante ans. Comment avez-vous fait pour organiser le passage du temps?

Je ne m’en suis pas occupé. Je ne voulais pas d’un film haché. J’avais envie de scènes qui avancent et il se trouve que le personnage vieillit. De temps en temps, je fais des ellipses de trois ou quatre ans, mais je ne dis pas: «Tiens, il a changé psychologiquement.» Le spectateur est entraîné dans l’évolution du temps. Je n’ai pas représenté de scène de séduction avec sa femme – un moment beaucoup vu au cinéma et extrêmement difficile à filmer. Donc, il rencontre Philomène; très vite, ils se marient et ont un enfant.

Philomène tend à Cheval un verre d’eau. Il plonge la main dans la rivière pour ramasser un caillou. Après le décès de sa fille, il semble noyer son chagrin la tête dans l’eau…

La présence de l’eau est capitale! Cheval a un rapport à l’eau évident. Il a construit des fontaines pour son palais, mais elles n’ont pas fonctionné, car la chaux s’effritait. Il est l’eau dans le film. Après avoir rencontré sa femme, il marche sous la pluie. Ce sont de petites choses fines, peu de gens les voient. Quant à Philomène, elle est le feu.

C’est un film alchimique?

Il dit: «Les arbres et les oiseaux m’ont guidé.» Tous les oiseaux du film sont intelligents. J’ai fait refaire les pépiements d’oiseaux, ils ont tous un son et une manière de répondre à la psychologie des personnages. Il y en a un qui rigole quand Laetitia dit: «Ah! là, il est content.» Je l’ai peut-être mixé un tout petit peu trop fort.

Qu’est-ce que cela implique d’avoir un personnage principal mutique?

Je n’avais pas envie d’un personnage qui soit très bavard. Je viens de la culture de l’image. J’ai été assistant cameraman, j’ai cadré tous mes films, je suis chef op sur mes documentaires. Ce que j’aime au cinéma, c’est comprendre ce qui se passe entre les individus sans qu’il y ait de texte. Le Facteur Cheval me permettait d’entrer dans cette logique. Et Jacques, un acteur vraiment dingue, est capable de supprimer des phrases…

Après tout ce travail, avez-vous l’impression de vous être rapproché du mystère du Facteur Cheval?

Non. Ce serait orgueilleux de ma part. Celui qui prétend comprendre la psychologie d’un individu comme lui se vante. Il a une part de mystère qui n’entame pas l’amour qu’on a pour lui.

Publicité