Federico Fellini disait de lui qu'il était «la musique incarnée». Mais le rayonnement de Nino Rota dépasse de loin les cercles cinéphiles. Bariolé et fantasque, l'univers du compositeur italien a inspiré – et continue de le faire – un carnaval d'héritiers qui se recrutent aux quatre coins de la planète musicale.

Il y a, bien sûr, les spécialistes de la musique de film, qui, de David Arnold (Stargate, Independence Day, A Less Ordinary Life) à Henry Mancini (La Panthère rose, Victor/Victoria, Remington Steele…), en passant par Danny Elfman (auteur fétiche de Tim Burton), ont tous une fois ou l'autre salué l'influence de Rota. Viennent ensuite les Italiens, pour la plupart issus des milieux classiques et qui s'échinent à maintenir vivant le répertoire du Milanais: l'ensemble fondé par le pianiste Massimo Palumbo, Fabio Luisi, directeur actuel de l'Orchestre de la Suisse romande, le chef napolitain Riccardo Muti ou encore le Tessinois Graziano Mandozzi, qui fait figure de cousin.

Les marques de déférence dépassent pourtant largement ce sérail académique pour toucher aussi bien de grandes figures du jazz (Chet Atkins, Freddie Hubbard, George Benson) que le monde du rock. Exégète improbable, Frank Zappa a jadis fait escale sur les terres de Rota pour l'album The Best Band you Never Heard in your Life (Le meilleur groupe que vous ayez jamais entendu de votre vie). Plus modeste, l'Américain Hal Wilmer s'est distingué dès 1981, avec le disque hommage Amarcord Nino Rota, avant de devenir un des producteurs majeurs de la scène contemporaine (il a notamment collaboré avec Marc Ribot, Lou Reed, Marianne Faithfull, Allen Ginsberg, Hole…). Et même si elle peut sembler boiteuse, la filiation avec Tom Waits s'impose également, du moins pour ce qui est de la passion pour les mélodies claudicantes et du culte de la joie triste.

Plus proches et peut-être plus attendues, les Négresses Vertes ont sacrifié au rite sur quatre titres de l'album Green Bus/En Public. Sans compter le Brésilien Caetano Veloso (Omaggio a Federico e Giulietta) et l'indispensable Dalida, pour une relecture du thème du Parrain parue sous le titre «Parle plus bas». Sérieuse, la part des Français repose cependant surtout sur Pascal Comelade. Le singulier homme est en effet celui qui semble avoir le mieux intégré l'univers de Nino Rota. Citant rarement directement son maître italien, il déploie un univers ludique et inventif, où se combinent les instrumentations les plus farfelues, à base de piano-jouet, d'accordéon, de xylophone, de mélodica ou de ukulélé.

Fausse légèreté, décalage assumé, nostalgie récurrente, aptitude à jongler entre le rire et les larmes, apportent à ses travaux une parenté évidente avec le style Rota. Et le flambeau n'est pas près de s'éteindre. Devenu mentor à son tour, le disciple vient en effet d'être célébré sur disque par une formation nippone tout entière dévolue au culte comeladien (lire le Samedi Culturel du 27 janvier). L'esprit de Rota n'est évidemment pas loin.