Un ballet institutionnel comme celui du Grand Théâtre de Genève dispose de plusieurs tactiques pour inviter les chorégraphes d'aujourd'hui à venir séjourner en ses murs le temps d'une création. Il existe l'invitation à diriger un classique comme Casse-Noisette ou La Bayadère; la carte blanche, qui donne toute latitude au créateur, dans le choix de l'œuvre, du scénographe, des musiques; et une troisième voie, plus contraignante, puisqu'elle impose le thème ou le sujet.

C'est cette dernière carte que François Passart et Giorgio Mancini, les deux directeurs de la formation, ont tendue à Laura Scozzi, jeune chorégraphe milanaise. Sur l'invitation étaient inscrits deux mots: Dolce Vita, le chef-d'œuvre de Federico Fellini. «En fait, au départ, nous avions pensé à La Strada pour des raisons émotionnelles avant tout. Mais assez rapidement, Laura Scozzi nous a convaincus que le duo du film était difficilement adaptable pour un corps de ballet. Et La Dolce Vita et sa multitude de personnages se sont imposés», se souvient François Passart.

Le responsable reconnaît que derrière cette proposition d'hommage à Fellini et au cinéma italien des années 60 se tient une grande soif de théâtralité, éloignée de l'abstraction prisée par plusieurs familles de jeunes chorégraphes. Cette théâtralité (et Fellini) trouvent aussi plus facilement leur place dans l'offre d'abonnement d'une institution comme celle du Grand Théâtre. Dans la besace des deux directeurs, un autre projet cherche encore preneur: Jack Kerouac et l'utopie de la Beat generation…

La chorégraphe Laura Scozzi dirige une compagnie de danse-théâtre à Paris, ville qu'elle a rejointe il y a douze ans pour suivre les cours du mime Marceau. Elle s'intéresse également à la photographie et à la sociologie. Côté danse, un éclectisme précoce, du classique au jazz en passant par les claquettes et la danse de salon. Elle crée plusieurs spectacles avec des danseurs hip-hop, ce qui lui vaut l'attention suivie du Théâtre Jean-Vilar de Suresnes près de Paris.

Puis les commandes s'enchaînent pour le théâtre et l'opéra. Coline Serreau lui demande de signer les chorégraphies de son Salon d'été et tout récemment de La Chauve-Souris d'Offenbach. Mais c'est le triomphe de Platée à l'Opéra Garnier en 1999 (spectacle à l'affiche du Grand Théâtre ces jours-ci; LT des 25, 27 et 30 janvier) qui braque les projecteurs sur son travail. «Laura Scozzi n'a pas l'esprit de chapelle mais le goût et le plaisir du spectacle. Elle laisse son imagination agir et ne craint pas de demander à ses interprètes de chanter, de faire de la breakdance puis du classique», explique François Passart.

Federico Fellini tourne La Dolce Vita en 1959. Le titre comme le film sont des trompe-l'œil: cette dolce vita laisse un goût âcre dans la bouche. Longue allégorie sur la quête du bonheur, le film est une suite de nuits creuses et de petits matins blafards. Marcello Mastroianni campe un journaliste, traqueur des «riches et célèbres» de la capitale italienne. Constamment entouré d'une nuée de paparazzi, avides de profiter de ses entrées, Marcello (le personnage porte le nom du comédien) traîne le vide de son existence le long de la via Veneto et dans les palais décatis d'une aristocratie veule. Entre deux fêtes mornes, entre deux femmes, Marcello se persuade qu'un jour il fera quelque chose de sa vie. La Dolce Vita ou la fable cruelle d'un homme qui n'existe pas encore à lui-même.

Comment transposer à la scène, et a fortiori pour la danse, un film dont plusieurs scènes font partie de la mythologie visuelle et sentimentale de tout un chacun et notamment ce passage d'anthologie: Anita Ekberg, en divinité inaccessible, cheveux lâchés, fourreau noir qui souligne des seins d'un autre monde, pénétrant dans l'eau de la fontaine de Trevi, au milieu de la nuit?

Laura Scozzi est amoureuse des années 60 italiennes, cet âge d'or du cinéma de la Péninsule: «Je suis née dans ces années-là et j'en garde une grande nostalgie. Plusieurs de mes spectacles précédents utilisaient la mode et les musiques de cette période. J'aime par-dessus tout l'esprit qui régnait à l'époque, cette façon de ne pas se prendre au sérieux, cet art de vivre italien qui permet de survivre plus aisément. Au cinéma, les anti-héros séducteurs à qui il arrive une suite de malheurs étaient à l'honneur. La Dolce Vita distille aussi un humour cynique qui correspond bien à mon travail.»

La chorégraphe propose donc une transposition où l'on retrouve plusieurs scènes phares comme celle de la fontaine ou encore la prétendue apparition de la Madone. «Je me suis attachée à traduire la décadence, le luxe de la paresse et surtout l'errance d'un homme à la merci des femmes qu'il croise», explique la chorégraphe. On retrouve ainsi dans le spectacle les différents caractères féminins qui traversent le film: la femme-mère castratrice, l'élégante intelligente qui se dit putain et l'inaccessible icône.

Et la musique? «Nino Rota a signé une bande originale très morcelée pour ce film. J'ai donc rajouté d'autres partitions de lui. Ses musiques ne sont jamais abstraites, elles suscitent immédiatement des images.»