Salman Rushdie, écrivain de l'entre-deux-mers, l'avait professé dans ses Enfants de Minuit. Une génération d'Indiens en exil d'eux-mêmes, qui allaient parfois à distance bâtir une identité nationale. Nitin Sawhney, fils du thatchérisme moribond, n'a connu de l'Inde que l'accent trempé de son père émigré et les musiques de deuxième main que des paquebots importaient sans relâche du sous-continent. Anglais de naissance, hindou de patronyme, le musicien a grandi dans le Kent, à Rochester, là où les sujets de Sa Majesté ne voyaient de raison d'être à la communauté émigrée que la manufacture des fish & chips.

Nitin Sawhney, qui écoutait déjà les refrains revendicateurs d'Asian Dub Foundation et Fundamental, appartient à une seconde vague d'artistes contestataires. Avec le joueur de tablas Talvin Singh, dès le milieu des années 90, il pratique la musique comme un exutoire. Mais aussi une quête. Sur son propre label, il élabore des compilations d'anciens tubes bollywoodiens, asperge son œuvre de références à une Inde reconstruite. Dans ses albums grisés d'électronique (de l'inaugural Migration au tumultueux Prophesy), le guitariste-claviériste prend position face à une Angleterre raciste qu'il ne connaît que trop. Et face à une Inde – sa critique des extrémismes hindous, des mariages arrangés et des essais nucléaires – qu'il ne peut goûter avec candeur.

Ainsi, de loin, le courant anglo-indien de Londres fabrique à partir de matériaux de récupération une modernité indienne. Décomplexé par sa double culture, Nitin Sawhney manie des éléments de tradition que les Indiens de souche n'osent, pour la plupart, pas encore incorporer dans leurs travaux d'avant-garde. La trentaine finissante, il réinvente un rôle que l'Inde classique prohibe depuis cinq siècles: l'inventeur. Une nouvelle caste, en somme, plus que nécessaire.

Nitin Sawhney. «The Prophesy» (V2/EMI).