Au Caire, ville envahie par les sables, Fisher, flic migraineux, consulte un psychiatre. Il revient sous hypnose en Europe d’où il s’est exilé treize ans plus tôt. Il enquête sur les meurtres dont sont victimes les petites vendeuses du loto dans un capharnaüm éprouvant: des champs d’épandage, des bâtiments sordides, des vitres crasseuses, des chevaux crevés, une nuit perpétuelle et les eaux qui montent, noyant les bibliothèques… Le désespoir prévaut, le no future s’impose. De jeunes gens s’adonnent à des rituels suicidaires d’estrapade. Fisher fait à sa partenaire une promesse érotique qui semble résumer la déréliction générale: «Je te baiserai jusqu’à l’âge de la pierre.»

Réalisé sur le modèle du film noir américain, avec ce que cela suppose d’hermétisme, Element of Crime, premier long métrage de Lars von Trier, impressionne par ses camaïeux orangés que creusent des noirs opaques. Si elle se ressent de l’esthétique du clip, tout puissant dans les années 1980, cette fascination de la déglingue évoque Eraserhead de David Lynch et anticipe L’Armée des 12 singes de Terry Gilliam. Le manifeste nihiliste se pose en requiem pour l’Europe de demain, engloutie sous les eaux, en pleine débâcle économique et dérive totalitaire. A signaler que cet opus antédiluvien cite déjà La Maison que Jack a bâtie, la comptine sur l’effet domino qui donne son titre au dernier film de l’énergumène danois.

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Au bout de la nuit, Fisher découvre au fond d’un égout une petite créature frissonnante, une espèce de lémurien qui le fixe de ses yeux immenses. L’œil de Dieu au fond de la tombe? «J’aimerais me réveiller maintenant… Etes-vous là?» implore l’inspecteur fourvoyé.

Element of Crime, de Lars von Trier (Danemark, 1984), avec Michael Elphick, Me Me Lei, Esmond Knight, 1h44. Disponible sur la plateforme UniversCiné.


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