Littérature

Nobel de littérature: La Polonaise Olga Tokarczuk et l'Autrichien Peter Handke récompensés

Le prix Nobel de littérature 2019 a été décerné à Peter Handke. Olga Tokarczuk reçoit elle celui qui n’avait pas été attribuée en 2018. Elle est la 15e femme récompensée par ce prix

Le prix Nobel de littérature 2019 est attribué à l’Autrichien Peter Handke et le Nobel 2018 à la Polonaise Olga Tokarczuk. Avec cette dernière, le prix de littérature a honoré quinze femmes seulement pour cent hommes depuis la création des Nobel en 1901. L’édition 2018 avait été reportée d’un an après un scandale d’agression sexuelle.

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Olga Tokarczuk est récompensée pour «une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, symbolise le dépassement des frontières comme forme de vie», a déclaré le secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, Mats Malm. Peter Handke est distingué pour une œuvre qui «forte d’ingénuité linguistique, a exploré la périphérie et la singularité de l’expérience humaine», a-t-il ajouté.

Olga Tokarczuk, une littérature toujours en mouvement

La lauréate du Nobel 2018 est considérée comme la plus douée des romanciers de sa génération en Pologne. Elle emporte le lecteur dans une quête de la vérité à travers des univers polychromes, mêlant avec finesse le réel et le métaphysique.

Engagée politiquement à gauche, écologiste et végétarienne, l’écrivaine de 57 ans, la tête toujours couverte de dreadlocks, n’hésite pas à critiquer la politique de l’actuel gouvernement conservateur nationaliste de Droit et Justice (PiS).

Un texte d'opinion d'Olga Tokarczuk publié par «Le Temps» en janvier dernier: La Pologne bourdonne de violence

Née le 29 janvier 1962 dans une famille d’enseignants à Sulechow dans l’ouest de la Pologne, elle est auteure d’une douzaine d’ouvrages. Diplômée de psychologie à l’Université de Varsovie, elle s’intéresse aux travaux de Karl Jung. Pendant un temps, elle travaille comme psychothérapeute à Walbrzych (sud-ouest) et s’essaie à l’écriture. Elle publie un recueil de poèmes, avant de se lancer dans la prose. Après le succès de ses premiers livres, elle se consacre entièrement aux lettres et s’installe dans le village de Krajanow dans les monts Sudètes (sud-ouest).

Aujourd’hui, ses livres sont des bestsellers en Pologne, traduits dans plus de 25 langues, dont le catalan et le chinois. Plusieurs de ses ouvrages ont été portés sur scène et à l’écran. Son œuvre, extrêmement variée, va d’un conte philosophique Les Enfants verts (2016), à un roman policier écologiste engagé et métaphysique Sur les ossements des morts (2010), et à un roman historique de 900 pages Les livres de Jakob (2014).

A propos de son ouvrage «Les livres de Jakób»: Jakób Frank, l’épopée d’un messie en marge de l’Europe des Lumières

Dans son univers poétique, le rationnel se mêle à l’irrationnel. Son monde est en mouvement perpétuel, sans point fixe, avec des personnages dont les biographies et les caractères s’entremêlent et, à la manière d’un puzzle géant, créent un splendide tableau d’ensemble. Le tout décrit dans un langage à la fois riche, précis et poétique, attentif aux détails.

Peter Handke, explorateur controversé du langage

Inlassable marcheur en quête du langage, Peter Handke, 76 ans, est un auteur foisonnant en lutte contre les conventions, au prix de violentes polémiques, notamment en raison de ses prises de position pro-serbes.

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Le Nobel de littérature? «Il faudrait enfin le supprimer. C'est une fausse canonisation» qui «n'apporte rien au lecteur», aime à affirmer l'écrivain, silhouette élégante, cheveux argentés rejetés en arrière et regard perçant derrière de fines lunettes.

Dans le monde de l'édition, nombreux sont d'ailleurs ceux qui pensaient que le prix lui échapperait à jamais, malgré une œuvre mondialement reconnue, à cause de son engagement pendant la guerre en ex-Yougoslavie.

D'origine slovène par sa mère, l'écrivain né le 6 décembre 1942 en Carinthie (sud de l'Autriche), s'affiche alors comme un des rares intellectuels occidentaux pro-serbe. A l'automne 1995, quelques mois après le massacre de Srebrenica, il part en Serbie et rapporte ses impressions de voyage dans un livre controversé, «Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina».

En 1999, il rend un prestigieux prix littéraire allemand, le prix Büchner, et quitte l'Eglise catholique pour protester contre les frappes de l'OTAN sur Belgrade, évoquant un «nouvel Auschwitz». Sept ans plus tard, il provoque un tollé en se rendant aux funérailles de l'ex-président yougoslave Slobodan Milosevic, accusé de crimes contre l'humanité et génocide.

L'auteur autrichien, qui a signé plus de 80 oeuvres, n'en demeure pas moins un des auteurs de langue allemande les plus lus et les plus joués dans le monde. 

Je suis un penseur de l'instantané: je ne suis même que cela

Peter Handke

Profondément marqué à 15 ans par la lecture de Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos, il publie son premier roman, Les frelons, en 1966. L'ancien étudiant en droit est influencé par les Français Claude Simon et Alain Robbe-Grillet. «J'étais toujours en danger de tomber dans l'auto-analyse. Le Nouveau Roman m'a aidé à extérioriser, à regarder», explique-t-il.

La même année, il fait sensation avec sa première pièce Outrage au public où s'entrechoquent injures aux spectateurs, messages de désarroi et critique radicale de la littérature engagée. L'auteur de 24 ans attaque les principes esthétiques du «Groupe 47», qui domine les lettres allemandes de l'après-guerre et oppose un refus radical à l'usage préétabli de la langue. Le thème sera au centre de son oeuvre.

Maître de la prose, il développe un style tranchant et intense, disant «ne pas rechercher la pensée mais la sensation». L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty, en 1970, puis Le malheur indifférent (1972), bouleversant requiem dédié à sa mère, lui apportent la notoriété. La migration, la solitude, rythment une oeuvre foisonnante: une quarantaine de romans, essais et recueils, une quinzaine de pièces de théâtre, mais aussi des scénarios, dont celui des célèbres Ailes du désir pour son ami Wim Wenders.

Depuis 1991, Peter Handke s'est établi à Chaville, en banlieue parisienne, dans une maison abritée par les thuyas en lisière de la forêt, où cet infatigable marcheur glane l'inspiration. «Je suis un penseur de l'instantané: je ne suis même que cela. Narrer ne m'intéresse pas, mes intrigues sont masquées, enfouies; je préfère réaliser, au sens où l'entendait Cézanne.»

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