Le moins que l’on puisse dire est que le nouveau Prix Nobel de littérature (voir la vidéo de Nobelprize.org), le Chinois Mo Yan, ne laisse personne indifférent. Le dissident Wei Jingsheng, par exemple, qui est considéré comme le «père» du mouvement chinois pro-démocratie, a critiqué cette attribution largement saluée par la presse officielle chinoise. Pour lui, c’est une décision destinée à satisfaire Pékin: «Ce prix a été accordé pour faire plaisir au régime communiste», a-t-il dit, en ajoutant qu’il n’était «donc pas digne d’intérêt». Réputé proche du régime, Mo Yan, dit «écrivain mainstream» par le Global Times chinois, a déjà été critiqué par d’autres écrivains chinois pour son manque de soutien à des auteurs sortis du rang officiel.

Mais une autre dissidente chinoise basée aux Etats-Unis, Chai Ling, qui est aussi une ancienne de Tiananmen et fondatrice de l’association All Girls Allowed, a dit pour sa part être optimiste en faisant remarquer que les autorités chinoises avaient salué le succès de Mo Yan alors que son dernier roman, Grenouilles (Ed. du Seuil), critique pourtant la politique de l’enfant unique en Chine et les avortements forcés ou stérilisations qui l’ont accompagnée.

«Il en a bavé»

Le Nobel de littérature n’est donc «pas une affaire sérieuse», en concluent pourtant Les Inrocks, qui roulaient pour Philip Roth: «C’est tout au plus un running gag, fomenté par un gang de vieux Suédois pervers» qui ont récompensé «l’écrivain le plus ennuyeux de Chine et de Navarre. On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il traite dans d’épais romans – qui nous sont toujours tombés des mains – du sexe et de la mort, des sujets aussi profonds que ça, et surtout de la Chine et de sa politique – bref, il est engagé. Certes, il en a bavé en Chine populaire», mais «les jurés du Nobel se fichent bien de la littérature. Ils sont là pour se donner bonne conscience, et un écrivain chinois qui a souffert, ça vous pose là – même si l’on se demande si avoir attendu 1997 pour quitter l’armée populaire, ça ne craindrait pas un petit peu.»

Libération écrit à ce propos que Mo Yan «est le deuxième écrivain de langue chinoise du palmarès. Avant lui, un premier écrivain né en Chine, Gao Xingjian, dissident naturalisé français en 1997, avait obtenu ce prix en 2000. Mais l’information avait alors été censurée par la presse chinoise.» Si la télévision d’Etat a cette fois interrompu son journal du soir pour annoncer brièvement la nouvelle sans la commenter – dit le site de TV5Monde –, celle-ci a été accueillie par des réactions de fierté sur les réseaux sociaux chinois et, bien sûr, par Le Quotidien du peuple, l’organe officiel du Parti communiste, dont il existe une version francophone sur le Net.

Un «poids lourd»

Après avoir transmis ses «félicitations» au lauréat, ce dernier a notamment interrogé Howard Goldblatt, traducteur d’œuvres écrites en langue chinoise qui, à la question «Que pensez-vous de l’attention que les Chinois accordent au Prix Nobel de littérature?», répond: «Je n’ai pas de problème avec ce prix; c’est l’obsession populaire à ce sujet que je trouve discutable. Pour les peuples de pays comme la Chine et la Corée du Sud, ce prix est devenu un critère de reconnaissance nationale en cas de succès, et de mépris national en cas d’échec. Comprenez bien que c’est un prix individuel pour l’ensemble de l’œuvre d’un écrivain (ou poète). Je sais, ce n’est pas comme ça que beaucoup de gens le voient, mais… c’est vraiment ça pourtant!»

C’est un «événement heureux pour la littérature chinoise», a pour sa part commenté He Jianming, le vice-président de l’Association des écrivains chinois, organisation officielle qui soutient évidemment celui que le China Daily appelle un «poids lourd de la scène littéraire chinoise». Et l’AFP relève que le sujet s’est très vite imposé comme le plus relayé dans les forums – toujours plus prompts que les médias officiels – avec près de 300’000 contributions en moins de deux heures sur Sina Weibo, l’équivalent chinois de Twitter. «Félicitations au premier Chinois à se voir ainsi honoré», a par exemple écrit ChuanChuanRen. Ou encore: «Mo Yan, je vais me plonger dans vos livres, c’est une telle fierté pour la population du Shandong», a affirmé un nommé Yuxiaxiaoshi.

Le prochain à un Nord-Coréen?

Un blog du Monde relève aussi ce «premier Prix Nobel de littérature à un écrivain authentiquement chinois», ce, «pour bien montrer la différence avec celui obtenu» par Gao Xingjian». «The first time», écrit d’ailleurs aussi le Shanghai Daily. Et l’écrivain Mai Jia dit, lui: «L’honneur ne lui revient pas seulement, il revient à la langue qu’il représente, au pays et au peuple chinois, félicitations Mo Yan, bravo la Chine!» Un des responsables du portail Sohu l’a fêté lors d’un dîner avec des amis: «Pour Mo Yan, nous avons ouvert une bouteille de whisky de 30 ans d’âge, accompagnée de foie gras et de jambon espagnol», écrit-il.

Et puis, pour la bonne bouche, sachez enfin qu’une blague circule sur Sina Weibo: «Mo Yan monte sur la scène pour recevoir son prix, dans le public les applaudissements et les commentaires sont incessants, et voici sa première phrase de remerciement: Mon nom chinois est «shut up» (Taisez-vous, Mo Yan en chinois)! Le public se tait tout d’un coup… Un internaute réagit: la prochaine fois, donnons le Prix Nobel de littérature à un écrivain nord-coréen!»