Une pièce tue-l'amour peut susciter un grand bonheur théâtral. Au Théâtre du Loup, à Genève, Valentin Rossier imprime sa marque sur La Noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht. Et ça ne va pas de soi, tant cette charge contre la vénalité et le matérialisme étroit d'une classe très moyenne obéit à des ressorts burlesques convenus. Souvent, d'ailleurs, dans d'autres mises en scène, cette comédie à la va- comme-je-te-pousse lasse. Là, pas un instant. L'acteur et metteur en scène genevois affranchit le texte de son grotesque de surface, révèle, sous les coups de couteau répétés du jeune Brecht en colère, des déchirures.

Réactiver cette Noce au-delà d'une routine farce, attrape et petit fracas de chaises, c'est trouver sa palette et son volume. Aborder en somme la matière brechtienne en plasticien. C'est ce que fait Valentin Rossier. La scène est son tableau. Face au public, sur un plateau aux lattes claires, une table de banquet. Derrière, alignés comme dans une vitrine, neuf acteurs endimanchés, figés dans une rêverie. Au centre, le marié, blême chou fleur (Antonio Troilo). A ses côtés, l'épouse en pâmoison, déjà fanée dans le fond (Elodie Bordas). Tout près, le père de la mariée (Maurice Aufair) rumine devant un doggy-bag en aluminium. A l'extrémité, la mère du marié (Rachel Cathoud) ravale une amertume. La fête n'a pas commencé, elle est déjà finie. Reste alors son regret, comme une douleur que traduit une musique venue d'un fjord. Un adagio pour ouater une solitude de mort-vivant.

La patte Valentin Rossier est là. Ce qui semble l'obséder, d'un spectacle à l'autre, c'est moins le drame que le jeu de la présence. Un art d'être là, au monde comme en scène. S'il statufie d'abord, c'est comme pour faire éprouver la réalité d'un corps d'acteur, sa vérité de fiction.

Une bouche s'ouvre à présent. «C'est du cabillaud ou de la morue?» C'est dit comme pour soi-même. Un cravaté lâche une blague qui fait un bide. Une ampoule grésille, présage funeste de la catastrophe. On meuble. Puis une chaise se fracasse: le marié est à terre. Il veut danser. Son épouse regarde ailleurs. Alors, il singe l'euphorie en solitaire. Musique de discothèque.

La Noce chez les petits bourgeois est le fruit d'un effroi. La guerre 14-18 est finie; l'Allemagne chancelle encore; la misère purule; petits marchands et artisans écoutent des hâbleurs en chemise brune. En satiriste qu'il est parfois, en éveilleur de consciences qu'il est déjà, Brecht attaque la tribu des épargnants à la petite semaine, faux noceurs et vrais fossoyeurs des idéaux d'amour, de justice et de partage. Le marié de sa Noce s'enorgueillit de ses meubles, construits de ses propres mains. Mais voilà que tous s'avèrent mal pensés, mal conçus et qu'ils s'effondrent en série.

Cet écroulement en guise de fatalité, cet appel du vide effrayant, Valentin Rossier et ses comédiens le jouent, sans jamais céder à l'effet de manche comique, burlesques comme malgré eux. Mieux, il arrive que, dans un accent, l'humanité de ces créatures odieuses affleure. En père bourru, Maurice Aufair jette ainsi à sa fille: «Tu es belle à regarder. Tu étais déjà si belle à regarder quand tu étais enfant.» Valentin Rossier ne corrige pas Brecht, mais il l'adoucit à l'improviste. Il glisse sa voix dans celle du dramaturge, fait entendre sa dissonance, et comme un chagrin.

L'apothéose est de ce point de vue exemplaire. Les invités viennent de se retirer. Et les mariés apparaissent alors K.-O, au milieu des décombres de la noce. Elodie Bordas, une bouteille de vin à la bouche, cravache en ces termes Antonio Troilo: «C'est fou, ce que tu as l'air insignifiant!» La riposte ne tarde pas. Il se jette sur elle, la possède. Chevauchée pathétique. Vient alors la nuit: une ampoule mordorée se balance dans le vide, un piano égrène sa consolation. Une qualité d'âme. La marque de Valentin Rossier.

La Noce chez les petits bourgeois, Genève, Théâtre du Loup, ch. de la Gravière 10; jusqu'au 26 octobre (Loc. 022/301 31 00); 1h20puis Théâtre de Vidy, du 30 octobre au 23 novembre; Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds, 29 novembre.