Elle s'appelle Ria, lui se nomme Victor. Tous deux forment un couple uni, uni par les liens du mariage et ceux du cœur, depuis septante ans. Victor Ruzo est peintre, Ria est sa muse et sa conseillère. Leur entente leur a permis de surmonter les épreuves. Nonagénaires, ils ont survécu au décès de trois de leurs quatre enfants. Leurs deux filles sont parties la même année, l'une peu avant Pâques, l'autre une semaine avant Noël. La première dans l'incendie de la maison familiale, la seconde des suites d'un cancer. Puis, «le marin», également peintre et sculpteur, a disparu en mer, au large de la Camargue où il vivait.

Cette année, où une première arrière-petite-fille est née, les Ruzo fêtent, dans leur maison-musée des hauts de Montreux-Territet, leurs noces de platine, en l'honneur desquelles Ruzo a peint 70 petits formats, sur des supports d'aluminium dont il prise l'éclat, rehaussés par une émulsion de son invention. Soit autant d'images d'inspiration surréaliste, qui exploitent la brillance et les effets de relief et de trompe-l'œil: «Mes clients, après qu'ils ont acquis un tableau, se procurent un spot, de manière à pouvoir jouer avec l'image.»

L'image peinte par Ruzo, avec le secours de la lumière, fait émerger des figures de liasses de papier, le papier plissé formant une silhouette, les traits d'un visage, celui de Ruzo lui-même, de Socrate, de Michel-Ange ou de Léonard, des génies dont il se sent proche. L'artiste entend outrepasser les projets de Salvador Dali, en explorant les notions de relativité, de magnétisme, de troisième, voire de quatrième ou de cinquième dimension.

Plus simplement, les peintures sont des témoignages. Celles qui occupent l'étage du haut, où demeurent les Ruzo au quotidien, sont les témoignages du bonheur familial: une grande toile montre le peintre, sa femme et leurs quatre enfants, en compagnie d'un chien, l'un de ces animaux que la fille cadette, Mimosa ou «Moutchi», aimait avec ardeur. En effet, lorsque son chien est mort, «tout Territet a retenti de ses cris».

En 1979, Moutchi, qui était aide vétérinaire, a voulu quitter ce monde, suite à un chagrin d'amour. Elle est demeurée aveugle et paralysée. Ria et Victor Ruzo se souviennent de cette période, et lorsqu'ils évoquent leur benjamine les larmes leur viennent encore aux yeux. Contrairement à l'avis des médecins, ils l'ont ramenée à la maison et s'en sont occupés.

Deuxième drame

Progressivement elle a retrouvé la parole, une parole approximative, «une sorte d'espéranto», elle a souri, elle a ri: «On ne peut pas avoir plus de joie envers un autre être», disent aujourd'hui ses parents. Mais au drame a succédé, près de vingt ans plus tard, un autre drame. La maison, construite sur les plans du peintre lui-même, a brûlé en 1997. Moutchi est morte, et plusieurs milliers de peintures ont trouvé dans l'incendie, en quelque sorte, leur véritable lumière. Puis le néant, les cendres. Comment se remet-on de pareils événements? Ria et Victor Ruzo, presque étonnés de la question, se regardent: «On est bien ensemble, on a tout.»

Les tableaux, dans leur style, qu'on l'aime ou non, apportent eux aussi une réponse. Sur des fonds sombres, assombris encore par la couche de suie, l'artiste a apposé des rayons lumineux, comme un arc-en-ciel. On voit des plantes qui poussent sur la pierre, trouvent dans une rainure suffisamment de nourriture et de raison de vivre. On reconnaît la Joconde, dont les yeux pleurent mais dont la bouche sourit. L'an dernier, le travail de Victor Ruzo a trouvé sa consécration… en Russie: invité à exposer au Musée national russe de Saint-Pétersbourg, il a été accueilli de manière «somptueuse», il a été émerveillé de l'émerveillement du public russe, ému de son émotion.

Plus réservée, Ria approuve son époux: «Ce qu'elle possède à l'intérieur, elle ne sait pas bien l'exprimer», explique celui-ci. Pourtant, Ria Ruzo, qui a appris neuf langues, dont le russe, bien sûr, et le japonais, au gré des projets de voyages, a réalisé, voici quelques années, un cycle de compositions à l'ordinateur, images florales, semi-abstraites, emplies de couleurs et de fraîcheur. Ils se sont connus alors qu'ils vivaient à Zurich, où Victor Rutz faisait carrière dans la conception d'affiches. Ces affiches vantant différents produits seront exposées à la Schule für Gestaltung à Bâle, du 3 décembre au 23 janvier. L'exposition couvrira les années 1930 à 1955 et témoignera d'un sens très sûr de la composition et du bonheur des expressions, de la réussite, notamment, des portraits d'enfants.

Peindre pour un monde meilleur

Après la guerre, qui marque un tournant radical, on déménage en Suisse romande, d'abord à Vevey, puis sur cet emplacement au-dessus de Territet, on renonce à promouvoir les cigares, les fromages suisses et les crèmes de beauté «alors que des gens vivent dans la misère» et l'on se voue à la peinture «pour un monde meilleur», en prenant le pseudonyme de Ruzo. «Avec les affiches, j'avais atteint la gloire, estime l'artiste, mais les commencements de la nouvelle vie ont été difficiles, financièrement difficiles…» Nés respectivement en 1913 et 1914, Victor et Ria Ruzo ont ainsi traversé le siècle et aujourd'hui, toujours droits et grands, en bonne forme, ils conduisent, immuables, sur les routes de la Riviera et au-delà, leur Chevrolet qui atteint bien six mètres de long.

Laurence Chauvy