Au Théâtre de l’Archevêché, l’orage menace. Le ciel s’ouvre, des gouttes éparses tombent sur le public assis en plein air. L’orchestre s’arrête soudain au beau milieu d’une phrase, laissant Figaro en suspens, seul face à lui-même… Ça n’a duré qu’une dizaine de secondes mais c’était suffisamment déstabilisant pour se demander si le spectacle allait continuer. Les musiciens font signe au chef Jérémie Rhorer de poursuivre. Les Noces de Figaro reprennent de plus belle, à un rythme aussi trépidant que le veut cette «Folle Journée» d’après Beaumarchais où tout se passe en 24 heures.

Une comédie plus tragique qu’elle n’en a l’air, où le désir (séduction, appétit sexuel) se joue des désirs des uns et des autres. Au Festival d’Aix-en-Provence jeudi soir, devant un parterre de personnalités venues pour l’ouverture, le metteur en scène français Richard Brunel rejoue la partition de Mozart. Pas de lutte des classes sociales ni de costumes façon XVIIIe. Tout se passe dans le bureau du comte Almaviva. On le voit en cravate et complet, l’œil lubrique derrière une vitre, déterminé à saisir les papillons fragiles dans son filet de guépard. Séduire au travail, tromper sa femme, faire valoir son droit de cuissage auquel il avait pourtant renoncé (avec Suzanne): le comte agit comme bon nombre de patrons aujourd’hui.

Richard Brunel et sa scénographe Chantal Thomas brouillent les pistes. Ils suggèrent que le comte, juge et magistrat de la ville, confond vie privée et vie publique. Bien vite, on s’aperçoit que la porte de son bureau donne sur son salon… Et les différentes pièces où se joue la comédie se transforment à vue. De fait, Figaro et Suzanne se retrouvent piégés. Au lever du rideau, le jeune cadre mesure les dimensions d’un canapé-lit dans une pièce qui n’est pas la leur, mais un espace vitré dans les bureaux du comte. Ils vont devoir ruser pour faire plier leur patron et obtenir qu’il leur accorde le mariage.

Partout, une robe de mariée pourvue d’un long voile blanc… Cette robe inonde la mise en scène entière. C’est bien sûr le symbole du désir de Suzanne d’épouser Figaro, mais une autre femme convoite le jeune homme: Marcelline, l’ancienne gouvernante du comte. Or Marcelline possède une reconnaissance de dette signée par Figaro; s’il ne peut la rembourser, il devra l’épouser (d’où le procès au troisième acte). S’ensuit une lutte entre les deux rivales. Suzanne et Marcelline se crêpent le chignon avec le voile, démesurément long. Au dernier acte, c’est la comtesse qui revêt la splendide parure blanche. Le comte croit avoir rendez-vous avec Suzanne, alors que c’est sa femme, la comtesse, qui porte la robe de mariée. Suzanne, elle, est tout habillée de noir…

Les costumes trompent sur les identités – c’est la leçon des Noces de Figaro. Chérubin, le page du comte, se présente comme un étudiant blond intello et coincé, alors qu’il se consume de désir pour sa marraine, la comtesse. Le contraste est d’autant plus fort entre ses ardeurs et sa gaucherie d’adolescent. Chérubin (la très douée Kate Lindsey) chante son fameux air «Non so più cosa son, cosa faccio» avec un soutien-gorge bandé sur les yeux, que l’adolescent hume pour mieux pénétrer les mystères féminins. On le retrouve en caleçon au deuxième acte, cachant son sexe avec un coussin comme s’il se sentait dénudé… La comtesse en joue, l’allume avec la même perfidie que son mari qui court après Suzanne. Hypocrite elle aussi, elle joue les innocentes et chante son grand air «Dove sono i bei momenti» en réclamant justice, juste à côté de la pièce où va se jouer le procès que le comte devra arbitrer pour savoir si Figaro épousera Marcelline ou non.

Si la mise en scène se perd un peu dans un tourbillon de mouvements, la direction d’acteurs est parfaite. Jérémie Rhorer, dans la fosse d’orchestre à la tête du Cercle de l’Harmonie, imprime sa vision d’un Mozart vif, senti, bien que l’on souhaiterait un peu plus de pâte sonore par instants (l’effet du plein air?). On passera sur les imprécisions à l’Ouverture (ces couacs au bois!) pour apprécier le vif-argent des cordes, le mordant des bois et la fibre lyrique. Le jeune chef français se montre plus naturel et moins «voulu» qu’un René Jacobs.

Les voix manquent un peu d’étoffe, même si l’on bouge bien sur scène. Kyle Ketelsen en Figaro (déjà repéré en Leporello dans le Don Giovanni de Tcherniakov) se distingue par son intelligence de jeu; sa voix gagne en autorité au fil de la soirée. Paulo Szot n’a pas le calibre attendu pour le comte (timbre trop peu différencié par rapport à Figaro), alors que Mario Luperi est très convaincant en Bartolo. On aime aussi la Marcelline d’Anna Maria Panzarella, juste ce qu’il faut d’hystérie, et le prodigieux Chérubin de Kate Lindsey. Beau timbre pulpeux, la Suédoise Malin Byström (enceinte!) pourrait encore laisser fleurir ses couleurs. Et Patricia Petibon? Excellente actrice comme toujours. Mais sa couleur de voix n’est pas idéale pour Suzanne, laquelle manque de suavité et de piquant (encore que son ultime air, quasi susurré, émeut).

Le héros de la soirée? Un chien qui accompagne le comte sur le plateau au moment où celui-ci revient de la chasse. Créature magnifiquement dressée. On s’incline, même si ces Noces souffrent de personnalités vocales encore un peu vertes.

«Les Noces de Figaro» de Mozart, Festival d’Aix-en-Provence jusqu’au 27 juillet, www.festival-aix.com. Tél. 0033 434 08 02 17. Transmission sur Arte: lundi 12 juillet à 21h30.

Partout, une robe de mariée pourvue d’un long voile blanc… Cette robe fait l’objet de convoitises