Le spectacle est d’une beauté obscène et fascinante. Des femmes obèses dansent et se dénudent en toisant la caméra. Ces amoncellements de bourrelets, ces avalanches de mamelles cèdent la place au visage enfantin et délicat de Susan Morrow (Amy Adams). Galeriste, elle expose ces vidéos de strip-teases hippopotamesques. Elle est riche, elle habite une somptueuse maison, lisse comme un mausolée, avec une sculpture de Jeff Koons sur la pelouse et un mari qu’elle croise parfois au petit-déjeuner. Elle est solitaire, insomniaque, malheureuse, trompée, hantée.

Son ex-mari, Edward Sheffield, dont elle n’a pas eu de nouvelles depuis quelque vingt ans, lui fait parvenir le manuscrit de Nocturnal Animals, le roman qu’il s’apprête à publier. Elle consacre ses nuits blanches à la lecture de ces pages consacrées à un sinistre fait divers.

Tony Hastings, sa femme Laura et sa fille Helen, prennent la route des vacances. De nuit, au fond du Texas, ils sont tamponnés par une automobile dont sortent trois voyous. Le père de famille échoue dans sa mission protectrice. Sa femme et sa fille lui sont enlevées. Largué dans le désert, il rejoint à pied la civilisation. L’inspecteur Bobby Andes (Michael Shannon) conduit l’enquête. Elle le mène à Ray Marcus, petit truand sans foi ni loi. Helen et Laura sont retrouvées dans une décharge, violées et assassinées. Les coupables sont relaxés, Alors Bobby Andes entraîne Tony dans un bad trip de justice personnelle…

Puissance romanesque

Ce récit noir déstabilise Susan et déstructure le récit. Jake Gyllenhaal tient le rôle d’Edward dans les flash-back et de Tony dans l’histoire dans l’histoire. Le passé remonte par bouffées: Susan a été très amoureuse d’Edward, l’étudiant qui rêvait de littérature. Elle l’a épousé contre l’avis de sa mère, riche Républicaine attachée aux valeurs matérielles, qui flairait le loser en lui. Elle l’a abandonné parce qu’il manquait d’ambition. Soudain prise de remords ou atteinte de nostalgie, Madame rêve, subjuguée par la noire puissance du roman qu’elle lit.

Tom Ford, le styliste qui a redynamisé Gucci s’est essayé au cinéma en 2009 avec A Single Man, film sensible à défaut d’être palpitant, qui évoque le deuil chez un professeur homosexuel vieillissant. Après ses déboires chez Yves Saint Laurent, le couturier texan repart à l’assaut du 7e art avec Nocturnal Animals inspiré d’un roman d’Austin Wright, Tony and Susan.

Baleines en string

Quelques afféteries stylistiques s’avèrent agaçantes, comme cette manie de faire se succéder deux plans semblables à valeur antithétique: la douche que prend Tony dans un motel minable pour se laver du sang et de la poussière contre le bain luxueux que s’offre Susan pour se détendre, les fesses d’Helen assassinée contre celles de la fille de Susan allongée auprès de son amant…

Après avoir décoché quelques traits satiriques contre la scène artistique de Los Angeles, le réalisateur procède à un décrochage en se frottant au white trash. Son esthétique glacée s’empoisse de notations embarrassantes, comme les baleines en string du générique, le cancer qui bouffe les poumons d’Andes ou Marcus déféquant sur son perron quand on vient l’arrêter. Le couturier aime les textures précieuses mais les déchire pour révéler l’humanité. Un plan en dit plus que bien des mots: Susan passe devant un tableau où il est juste écrit «Revenge» (vengeance) sur un fond noir.

Qui sont les animaux nocturnes? Susan qui ne ferme plus l’œil? Les prédateurs autoroutiers? Le flic qui attaque de nuit? Qualifié de «thriller suprêmement intelligent», par la critique américaine, Nocturnal Animals fascine par sa complexité structurelle et un hermétisme assumé l’inscrivant dans une lignée lynchienne (Lost Highway, Mulholland Drive). Susan finit seule dans un restaurant où elle avait, semble-t-il, rendez-vous avec le passé. Qui lui a posé un lapin? L’auteur du livre ou son personnage? Et où? Dans la réalité ou dans la fiction?


** Nocturnal Animals, de Tom Ford, avec Jake Gyllenhaal, Amy Adams, Michael Shannom, Aaron Taylor-Johnson, Isla Fisher, Laura Linney, 1h56.