Claude-Inga Barbey a deux visages. Celui de la satiriste sans peur qui dégomme nos bien-pensances à travers des sketchs musclés. Et celui de la petite fille émerveillée qui recherche et façonne des parenthèses dorées. Un Conte de Noël, au Théâtre de Carouge, appartient à la seconde catégorie. Jusqu’au 22 décembre, la comédienne romande livre une adaptation et une mise en scène très sage du récit de Charles Dickens, et la présence du chœur d’amateurs du Théâtre de Carouge ajoute encore une touche populaire à cette production étonnamment scolaire. C’est presque un Noël d’antan, avec une histoire qui s’écoule lentement et des chants qui rappellent les airs qu’entonnaient nos grands-parents.

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L’intrigue d’Un Conte de Noël, fable écrite en 1843? Comment l’usurier avare Ebenezer Scrooge – impeccable Claude Vuillemin – est, durant la nuit qui précède la Nativité, visité par trois spectres qui le propulsent dans ses réveillons passés, présents et futurs, de sorte à le rendre conscient de la misère ambiante et à le transformer en un homme bon et généreux. Lorsque l’auteur anglais, qui a lui-même grandi dans l’extrême pauvreté, a écrit ce récit, il souhaitait dénoncer les injustices sociales, note Claude-Inga Barbey, mais le conte a vite été perçu comme une ode absolue aux fêtes et traditions de Noël.

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C’est bien cet aspect, féerique et fantastique, que l’artiste a elle-même privilégié. Sur la grande scène de La Cuisine, salle du Théâtre de Carouge pendant ses travaux, Tiny Tim, le petit mendiant, est figuré par une plume. Dans le style de Little Nemo, le lit de Scrooge, dessiné par Mathias Brügger, est aussi grand que son appartement. Et les trois génies incarnés par le spectaculaire Thierry Jorand sont facétieux, imposants, tonitruants, sorte de personnages-continents qui annoncent un nouvel élan. Le cœur du spectacle, justement, ce moment où les trois fantômes font souffler sur Londres exsangue le vent de la lucidité et de la bonté, est vibrant.

Auparavant, Claude-Inga Barbey a rajouté un prologue où elle incarne la vieille tante revêche de Scrooge et moleste allègrement sa servante jouée avec force par Doris Ittig – le duo de comédiennes nous émeut depuis des années. Les deux personnages sont bien taillés, mais la situation plafonne, s’enlise. Idem dans le cabinet d’usurier, lorsque Scrooge, martyrisé par sa tante dans son enfance, martyrise à son tour son commis, campé par Pierric Tenthorey, drôle d’acteur-magicien, au corps de liane et à la main élastique. Le passage, un peu sec et lent, comme artificiel, ne convainc pas.

Mais dès que le récit bascule du côté fantastique, la charge augmente et la proposition prend enfin de l'ampleur, racontant parfaitement ce combat entre une douleur ancienne et un espoir à naître. Une palme spéciale au chœur amateur qui, en plus des chants composés et dirigés par Lucien Rouiller, joue la foule de Londres, le clan de Fanny et la famille Cratchit avec talent.


Un Conte de Noël, La Cuisine, Théâtre de Carouge, Genève, jusqu’au 22 décembre.