Pour Noël, de la cuisse ou du blanc?

Lyrique Valentin Reymond et le metteur en scène Robert Sandoz sortent de l’oubli un opéra de Hindemith

«Le Long Dîner de Noël» est très bien servi à Cernier

Au loin, des vaches paissent sereinement dans les prés. Quatre instrumentistes à cuivres, habillés en tenues de l’Armée du Salut, font patienter le public en entonnant un choral. A l’extérieur, ça se bouscule, puis tout le monde se presse à l’intérieur de la Grange aux concerts pour aller écouter un opéra.

S’il est une rareté, c’est bien Le Long Dîner de Noël de Hindemith. Cet opéra – le dernier du compositeur allemand, écrit en 1961 à Blonay, deux ans avant sa mort – est d’une concentration inouïe. Il dure près de trois quarts d’heure, ce qui explique pourquoi il est si peu monté à la scène. Adaptée par le dramaturge Thornton Wilder de sa pièce de théâtre, l’histoire déroule la saga d’une famille d’émigrants venue faire fortune dans le Mississippi au temps des pionniers. Les générations se succèdent autour d’une table dressée pour le dîner de Noël. Soit le même dîner de Noël, avec les mêmes questions («De la cuisse ou du blanc?»), sur une période de nonante ans! Les portes, à gauche et à droite, disent la naissance et la mort.

Il fallait l’enthousiasme de Valentin Reymond, chef d’orchestre et codirecteur des Jardins Musicaux, et le flair théâtral de Robert Sandoz pour remettre au goût du jour cette histoire d’un cynisme drôle et amer. «La situation du dîner de Noël, tout le monde la connaît, et chacun va s’y reconnaître, explique Valentin Reymond. Les générations passent et ce sont les mêmes phrases qui reviennent.» Or, ces phrases sont pleines de sous-entendus que chacun peut interpréter à sa guise.

C’est au cours d’un voyage à Moscou, en 1991, que le chef neuchâtelois est tombé par hasard sur cet ouvrage rare «dans un magasin où il y avait deux habits, un sous-vêtement, et la partition de Hindemith. Je l’ai achetée, elle était neuve!» Il a fallu l’idée d’un projet lyrique avec le metteur en scène Robert Sandoz pour qu’il la sorte des oubliettes. «Je lui ai proposé quatre titres, et au bout d’un mois, il a choisi celui-ci. J’étais tellement content!»

Or, la musique de Hindemith – par ailleurs accessible – est loin d’être évidente. Elle réclame une précision du diable de la part des chanteurs et des musiciens. On y trouve le contrepoint rigoureux du compositeur doublé d’une touche néoclassique (les chorals harmonisés, l’usage d’un clavecin). Les voix se retrouvent souvent à chanter simultanément ensemble (en trio, quatuor, etc.), ce qui rend la tâche d’autant plus ardue! Plus proche d’un Britten et d’un Frank Martin que d’un Stockhausen, Hindemith appartient à ces compositeurs qui sont restés dans les confins de la tonalité.

Pour cet opéra donné dans une grange campagnarde à Cernier, il a fallu aménager les lieux. Surprise: l’orchestre n’est pas placé dans une fosse, au bas de la scène à proximité des chanteurs, mais sur un plan surélevé, derrière eux. Le contact entre les chanteurs et le chef d’orchestre – qui leur tourne le dos – se fait par caméras interposées. On imagine le surcroît de difficultés, mais en ce soir de première, tous forment une équipe très soudée.

Sur scène, la vie de la famille Bayard s’anime. Imaginez une maison de province typiquement américaine. On dresse la table pour le dîner de Noël. La Mère Bayard (l’impayable Frances McCafferty à la voix un peu éraillée) se livre en commentaires aux côtés de Roderick (Charles Johnston, bon fils de famille digne et sérieux) et de sa belle-fille Lucia (Jeannette Fischer au timbre frais et coloré). Elle s’émeut que ce soit «le premier Noël dans notre maison»; elle se souvient qu’elle et les siens ont «traversé le fleuve sans même connaître son nom» – soit le Mississippi; elle imite les cris des Indiens et incite à «se souvenir de ceux qui nous sont chers». Bref, tout cela ronronne et suinte l’ennui, mais le prochain dîner de Noël est déjà là, puis le suivant…

«Depuis combien de temps sommes-nous dans cette maison?», s’écrie en chœur la famille Bayard. «Deux ans, cinq ans, 25 ans?» Et tout cela avance à une cadence infernale, avec des ellipses dans le débit temporel. Les uns naissent, les autres meurent, et l’on scelle des alliances pour faire fructifier les affaires. Il y a d’une part ce qui change – les aînés laissant la place aux jeunes, qui eux-mêmes deviennent vieux – et d’autre part ce qui reste immuable, la dinde et le givre, le temps qui passe et le temps qu’il fait, jusqu’au dénouement fatal.

L’inventivité de Robert Sandoz, c’est qu’il place cette histoire dans une période charnière entre les années 1920 et 2010. On voit la mode qui change, les jeunes qui portent les habits dernier cri (la rupture des années septante), la technologie qui s’immisce dans le foyer de la famille Bayard. Et parfois, on ne sait pas lequel d’entre eux va franchir la porte «EXIT» (ce peut même être un nouveau-né), tandis que les membres de la fratrie vieillissent littéralement à vue d’œil. Les surtitres en français (le texte étant chanté en anglais) changent de typographie, comme si on commençait avec le cinéma muet pour finir avec des caractères d’ordinateur et Internet. Il y a même une liaison par Skype! La fin est assez tragique, la maison se décomposant, avec la vieille Ermengarde restée seul dans ce lieu inhabité. Et chacun, dans le public, ressent cette solitude au fond de soi.

L’esprit de troupe domine cette mise en scène ingénieuse aux décors simples et évocateurs (Nicole Grédy) et aux costumes bien typés (Anne-Laure Futin). Les huit chanteurs déroulent un jeu rythmé et fluide, et le comique de répétition (en écho avec le texte) est finement restitué. L’Orchestre des Jardins Musicaux fait ressortir les motifs ciselés de Hindemith sous la baguette de Valentin Reymond, en dépit d’une acoustique qui ne pardonne pas et qui tend à assécher les cordes. La fin de l’opéra paraît assez brutale, d’une mélancolie sombre, à l’image d’un compositeur rétif à toute séduction facile.

Le Long Dîner de Noël, je 27 août à 19h aux Jardins musicaux de Cernier, ve 28 à 19h30 au Théâtre municipal de Bienne. www.jardinsmusicaux.ch

Les uns naissent, les autres meurent, et l’on scelle des alliances pour faire fructifier les affaires familiales