Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Flannery O’Connor.
© Frassetto

Mentor

Noëlle Revaz: «Chère Flannery...»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Noëlle Revaz a choisi Flannery O'Connor

Je voulais parler de toi et voici que je me mets à t’écrire une lettre. C’est plus simple, moins pompeux peut-être, et je pense que tu aurais aussi préféré ça. Je me permets de te tutoyer, après tout je suis ton aînée, tu as quitté la terre à un âge que j’ai depuis longtemps dépassé. Parce que je me rappelle toujours d’une comparaison peu flatteuse de Proust sur les auteurs, le foie gras et les oies, je n’ai pas eu l’envie d’aller fouiller dans ta biographie.

Et puis je l’ai quand même fait. J’y ai appris, grosse surprise, que tu étais une fervente catholique. Ta légende dit aussi que tu as passé une bonne partie de ta vie dans ta campagne, que tu ne cessais d’interroger tes voisins et tes domestiques. J’ai mis encore le nez dans ta correspondance, elle m’a un peu ennuyée. Tout ça m’intéresse moins, dans le fond je ne suis pas curieuse de ta vie, je suis curieuse de ton art, de ce que tu as écrit avec cette partie de toi qui est plus vaste que ton nom.

Des nouvelles impitoyables

Tes livres, je m’en souviens comme si je les avais dévorés plusieurs fois. La sagesse dans le sang, Et ce sont les violents qui l’emportent… Tes titres annoncent le souffle que tu as mis dans tes pages. Les personnages de ton recueil Les braves gens ne courent pas les rues me sont restés dans la tête. Tes nouvelles sont impitoyables. Tu oses même tuer des enfants… J’ai pleuré par moments à leur lecture, mais oui je te jure, j’ai vraiment pleuré. Je t’en veux d’ailleurs de me faire entrer dans un monde aussi noir. Ce n’est pas celui où je vis, où je veux vivre, et moi qui aspire à la légèreté, je suis étonnée de t’aimer malgré cette absence d’espoir.

Lire aussi: «Harry Crews, l’écrivain des marges»

Tes histoires sont celles de méchants et d’idiots. C’est donc ainsi que tu nous vois? Tu n’aimes pas la lumière? Pourquoi malmènes-tu tes personnages? Les tiens sont ligotés d’avance à leur destin, c’est-à-dire à la chute, qui est toujours une totale dégringolade. Je repense toujours à cette histoire de la jeune fille, diplômée, handicapée, qui reçoit la visite dans sa ferme d’un nigaud marchand de bibles. Elle est la plus intelligente, il est le naïf. Et bien sûr, parce qu’il en va ainsi dans ton monde, parce que tu ne leur laisses aucune chance, les croyances de la fille basculent et c’est elle qui chute à la fin.

Toi l’écrivaine souffrante, lucide… Je ne peux m’empêcher de te chercher dans ce rôle. Mais c’est bien la seule fois, car tu as cette capacité suprasensible de te transférer sous d’autres peaux et de sentir d’autres battements de cœur. Cette énergie extra-physique qui te permet d’étendre ta personne pour aller sans effort éprouver comment on respire chez les autres. Tu y vis réellement, tu es dans leur chair, où il n’y a presque pas de pensées, que des mouvements sans racines.

Lueur malgré tout

Tes personnages sont instinctifs et obscurs comme des bêtes. Tu les entends parler et tu sais exactement comment ils bougent, ce qui les agite. Tu n’es pas obnubilée par toi-même, tu t’extrais de ton égoïsme grâce à l’intense curiosité de connaître les êtres. Peut-être faut-il même écrire: grâce à l’amour de les connaître. Car je ne pense pas que tu aurais pu si bien animer des figures que tu n’aimais pas.

Je crois que maintenant je comprends ce qui me retient dans tes pages, malgré l’obscurité, la médiocrité, la souffrance: tu aimes et tu nous fais aimer, et c’est cette lueur malgré tout, bienfaisante, qui porte ton écriture, tes prophètes fanatiques obsédés par le sauvetage des âmes, tes jeunes gens égarés, tes enfants solitaires et tes veuves sans ressources. Je pense encore à cette mère qui donne sa fille chérie, mais demeurée, en mariage à un homme de passage: sa confiance est trahie aussi, elle perd ce qu’elle avait de plus précieux. On perd toujours tout, finalement, dans tes textes. C’est peut-être ce constat qui reste de la puissance de tes pages.

Lire aussi: Au cœur du Sud profond

Je me demande pourquoi tu n’es pas devenue plus célèbre, complètement célèbre par chez nous. C’est peut-être à cause de ton nom bizarre, ou parce que tu es morte avant d’être vieille. Ou peut-être parce que tu avais des seins, mais ça, je n’ai pas envie de le croire. Je te quitte ici, enfin, façon de parler, tu es toujours sur ma table de chevet. Les graphistes ont choisi un âne et un cow-boy pour la couverture. Je trouve que ça ne reflète pas la profonde beauté de ton livre, et je ne suis pas sûre que ça t’aurait plu. Voilà Flannery, j’ai aimé t’écrire et ça me ferait plaisir si d’une façon ou d’une autre tu pouvais me répondre.

Avec admiration et gratitude,

Noëlle


Noëlle Revaz

C’est sous le pseudonyme de Maurice Salanfe que Noëlle Revaz se lance dans l’écriture de pièces radiophoniques. Tout en poursuivant son enseignement du latin et du français, elle explore différents genres: roman, nouvelle et monologue. Son premier roman, «Rapport aux bêtes» (Gallimard, 2002) fut très remarqué pour son style, inspiré du parler des paysans. Son dernier ouvrage, «Hermine Blanche et autres nouvelles» a paru l’an dernier (Gallimard). Noëlle Revaz enseigne à l’Institut littéraire suisse depuis 2007 et fait partie du collectif Bern ist überall, qui réunit des auteurs de Suisse alémanique et de Suisse romande ainsi que des musiciens pour des spectacles de lectures. Elle vit à Bienne.


Profil

1968 Naissance à Vernayaz (VS).

2002 «Rapport aux bête» (Gallimard), Prix Schiller, Prix Lettres frontière, Prix Marguerite-Audoux.

2009 «Efina», Prix Michel Dentan, Prix Alpha des cantons de Berne et du Jura.

2011 «Quand Mamie» (Zoé).

2014 «L’Infini livre» (Zoé), Prix Suisse de littérature.

Dossier
Un auteur, un mentor

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps