Elle est de retour sur scène, la dame aux yeux si clairs. Au regard qui vous happe, qui vous porte et emporte, qui vous met irrésistiblement à nu. Sur un petit plateau de fortune, dans le hall d'entrée du Musée d'art moderne et contemporain, Noemi Lapzeson suit des yeux son complice et partenaire Armand Deladoëy. Elle le fixe, regarde attentivement ses culbutes, censées la séduire. Un éclairage orangé illumine le vieux couple, leurs regards se croisent, ils sourient.

Madrugada, c'est le petit matin en espagnol – «petit matin des gens qui n'ont pas dormi», précise la chorégraphe. C'est aussi le nom de son duo créé il y a quatre ans et retravaillé pour les représentations au Mamco. Pourtant, en apparence, rien ne semble s'apparenter aux nuits blanches: Madrugada, c'est la vie d'un homme et d'une femme dans leur cuisine, une histoire de clins d'œil et d'infinie tendresse. S'il faut retenir la traduction du mot espagnol, c'est pour penser à ce bonheur qui nous submerge parfois, tard dans la nuit, lorsque la fatigue s'efface et aiguise les sens. Madrugada raconte cet éveil-là.

Un spectacle sans prétention sur le fait de vieillir: la chorégraphe d'origine argentine n'est plus montée sur scène depuis plusieurs années. «Je dis toujours que je ne danse plus, avoue-t-elle. Mais je ne peux pas m'en empêcher, c'est plus fort que tout. Pour moi, vivre et danser ne font qu'un. Arrêter de danser, ce serait ne plus vivre.» Et la voilà dans les bras de son partenaire: il la porte, la pose sur la table. Elle chute, il la rattrape. Et dépose un baiser sur ses lèvres. Guidés par l'accordéon de Daniel Perrin, Noemi Lapzeson et Armand Deladoëy dansent comme si c'était la toute dernière fois, leur dernier tango…

L'acteur chante cet air argentin en espagnol: «Seule, fanée et déglinguée,/ C'est à l'aube que je l'ai vue/ Sortir d'un cabaret./ Maigre, un long cou décharné,/ […] Tordue, fringuée comme une minette,/ Peinturlurée et exhibant sa nudité…/ Elle ressemblait à un coq déplumé/ Qui montrerait en se pavanant/ Son cuir picoté.» Noemi Lapzeson réapparaît en longue robe noire, couronnée par sa crinière de cheveux gris. Il la dévisage, puis la rejoint pour s'avancer vers les gradins, dans la salle qui s'obscurcit.

Et nous, spectateurs, on se sent soudain si vieux dans nos jeunes corps. On aimerait pouvoir aimer comme ces deux-là s'aiment, vieux briscards du couple et pourtant si frais, si neufs dans leurs gestes. Est-ce leur curiosité qui les fouette, les fait avancer sans cesse? Ou cette «finesse de perception, un calme intérieur qui atténue cette envie gênante, finalement, de conquérir le monde»? «Le corps vieilli, tracé par le vécu, est plus conscient de la vie que jamais», répond la chorégraphe.

En première partie de soirée, le solo intitulé Pièce pour corps et saxophone est d'un tout autre gabarit. Plus courte et plus aride que Madrugada, cette chorégraphie-là, inspirée par quatre poèmes de Charles Juliet, se regarde comme un tableau abstrait. Un carré de lumière sert d'espace scénique, et Armand Deladoëy – pour qui Noemi Lapzeson a composé la pièce – se fait un plaisir d'y entrer et d'en sortir, lentement et en rampant, ou mimant une chute et atterrissant avec grand bruit sur le plancher. En guise de bande sonore, le saxophone d'Edouardo Kohan laisse échapper un drôle de rythme fait de coups de souffle et de claquements de clapets.

Bonne idée que de juxtaposer ces deux pièces: l'une et l'autre, si différentes, montrent bien que la chorégraphe genevoise n'est pas la dame d'un seul style. Ce qui compte avant tout chez elle c'est la curiosité, l'esprit d'ouverture. «Lorsque je cherche une idée pour un spectacle, ma première réaction est d'aller feuilleter des livres, raconte-t-elle. Les textes me nourrissent beaucoup. Mais il y a également les photos, la peinture, la musique… tout est lié. On ne peut pas parler de danse sans parler de tout le reste.» Noemi Lapzeson cherche l'autre, l'ailleurs. Lorsqu'à vingt ans elle entre dans la compagnie de Martha Graham – le «temple Graham», comme elle dit – elle va prendre des cours en cachette chez Cunningham ou Nikolaïs. Aujourd'hui encore, elle est habitée par ce désir d'apprendre. «Apprendre, dit-elle, c'est un mot clé de ma vie.»

Pièce pour corps et saxophone et Madrugada, de Noemi Lapzeson. Mamco, Vieux-Grenadiers 10,

Genève. Le 31 mars et les 4, 5, 6 et 7 avril à 20h30. Loc. 022/320 61 22.