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Noémi Niederhauser, une maison à Athènes

La capitale grecque est devenue un point de convergence du milieu artistique. La Suissesse en fait partie. Elle a rénové une maison centenaire qu’elle dédie à l’art tel qu’elle le conçoit: transversal

La marche est son rituel. Pas à pas, c’est ainsi qu’elle s’immisce dans son territoire et qu’elle génère ses idées. D’un rythme soutenu, elle contourne les orangers, esquive les passants qui attaquent de front et dépasse ces dames courbées, chevilles lourdes, qui lentement tirent un cabas de courses. A Athènes, les avenues sont larges mais les trottoirs étroits et si la marche était une discipline olympique, Noemi Niederhauser en serait la spécialiste. Silhouette fine affublée d’un manteau bleu marine au col haut et d’un épais foulard, elle brise l’air grec avec une grâce antique.

D’où tire-t-elle cette élégance naturelle? Des champs de tournesols qui cerclaient son village d’enfance au pied du Jura? De la liberté prise lorsqu’elle a décidé d’étudier la céramique alors que ses amis considéraient cet art comme une activité de hippie en mal de sous-tasses? Des tourbillons dans la Tamise qu’elle a pendant quatre ans traversée alors qu’elle affinait sa formation en arts visuels à Londres? Du monde qu’elle se construit, en équilibre entre réalité et fiction, où ce qui est poétique est insaisissable? Ou peut-être encore de sa fascination pour les matériaux qu’elle travaille sans cesse, usant de leur texture et de leur apparence trompeuses pour questionner.

Sentir la ville

Noemi soude, taille, coud, elle fait de tout. C’est une artiste moderne qui se lève tôt. Son agenda est aussi chargé que celui d’un agent marketing. On la retrouve à Athènes, car c’est ici qu’elle a élu domicile depuis une année à la suite d’un coup de foudre en 2015. C’était l’hiver et la neige recouvrait l’Acropole. Elle a succombé au quartier de Kypséli, où se trouvait sa résidence, ses rues piétonnes, sa modernité éculée, son architecture des années 60-70 et ses vieilles bâtisses clins d’œil au Bauhaus et à l’Art nouveau disséminées de-ci de-là dans la toile urbaine si dense.

«J’ai retrouvé un esprit de village, une entraide parmi les habitants. Je me suis sentie, ici, humaine à nouveau», lance-t-elle en traversant l’avenue. Jamais elle n’avait bu autant de cafés frappés. C’est que les terrasses chauffées par le soleil hivernal y invitent. «A Athènes, les choses se font. Tu ne sais pas comment. Chacun est prêt à donner un coup de main.» Pendant sa résidence, Noemi rencontre l’Islandaise Eva Isleifsdottir. Toutes deux deviennent inséparables. Ensemble, âmes sœurs artistiques, elles vont puiser leur inspiration dans les rues qu’elles arpentent nuit et jour. Tournant le dos au métro, elles veulent sentir les transitions entre les quartiers, suivre les artères puis se glisser dans une ruelle inconnue. Leurs pérégrinations leur font découvrir ces multiples bâtisses abandonnées, joyaux d’une autre époque révolue. Un soir, dans la fumée d’un bar exigu, les deux complices se font une promesse: revenir à Athènes, s’y installer et fonder un projet. Il s’appellera A-DASH. Ce sera aussi le nom de leur collectif, auquel s’allient des amis de Grèce, d’Angleterre et d’ailleurs.

Athènes, pôle d'attraction

Sans le savoir, Noemi et Eva participent à un mouvement qui anime le milieu artistique mondial. Athènes est devenue un pôle d’attraction. A l’image du duo, les artistes y convergent, prennent possession des lieux laissés à l’abandon et font couler leur fièvre créatrice dans le moindre interstice urbain. Pour le sentir, il suffit de se plonger dans la capitale. Outre les nombreux graffitis qui recouvrent les murs, on y sent une énergie qui rappelle à certains l’atmosphère avant-gardiste qui régnait à Berlin. Dans le milieu, on attribue cette impulsion à la crise et aux loyers bon marché. Entre 2009 et 2016, le budget dédié à la culture a été réduit de moitié et figure aujourd’hui parmi les plus bas d’Europe. Pour résister, les Grecs ont dû innover. Dans la capitale, on compte pas moins de 250 «hubs artistiques» installés dans des maisons rénovées, des anciens squats ou des appartements. Le phénomène est tel que même les organisateurs de la Documenta se sont embrasés et ont étendu cette année la surface de leur exposition quinquennale de Kassel à Athènes.

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Les dieux ont été généreux avec Noemi, son projet tombe à pic. Après avoir foulé les terres du Japon, d’Islande et d’Italie, elle est revenue à Athènes. Eva aussi. Le financement participatif lancé en ligne a porté ses fruits, et en une année elles ont trouvé et rénové une maison centenaire. Route d’Asklipiou 74, dans le quartier d’Exarcheia.

Noemi interrompt sa marche. Elle tire encore quelques gorgées de son café frappé et lève la tête, ravie. De sa poche, elle sort un trousseau de clés. La bâtisse se dresse devant nous. Si l’espace se nomme A-DASH (trait d’union), c’est parce que le collectif veut tisser des passerelles entre l’artisanat, les arts, les identités culturelles et les idées. Une exposition est déjà passée entre leurs murs et, dès avril, les prochaines suivent. Sévère face aux projets proposés, Noemi veut présenter un art qui permette au public d’ouvrir un espace de réflexion tout en témoignant de l’influence du lieu.

L’autre jour, alors qu’elle marchait, elle a repéré un relieur au coin de sa rue. Depuis, l’idée de l’inviter à A-DASH la taraude. Elle ne sait pas ce que ses pérégrinations athéniennes lui offriront encore. Mais chaque jour, chaque marche, chaque rencontre font naître une nouvelle idée. C’est certain. Quelque chose se passe, route d’Asklipiou.


www.noemi-niederhauser.ch


Profil

1984 Naissance à Berne, le 14 septembre

2010 Diplômée des Arts appliqués de Vevey, section céramique

2014 Master en Arts Visuels au Central Saint Martins College, Londres

2015 Résidence à Athènes, rencontre avec Eva Isleifsdottir

2016 Installation à Athènes. Fondation de A-DASH

2016 Décembre. Ouverture de l’espace

2017 15 février, 1er évènement organisé à A-DASH

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