Portrait

Noir en couleur

Pierre Soulages, le peintre français vivant le plus connu et le plus cher au monde, fête, à 95 ans, le premier anniversaire de son musée. Rencontre avec un bon vivant qui laisse tout au hasard

Pierre Soulages, le peintre français vivant le plus connu et le plus cher du monde, fête, à 95 ans, le premier anniversaire de son musée

Rencontre avec un bon vivant qui laisse tout au hasard

«Mon temps ne passe pas comme celui des autres. C’est une drôle d’impression…» Dans l’atelier parisien de Pierre Soulages, les choses ont des qualités plastiques de ready-made, le dripping sur un papier kraft, les brosses au bitume, la grosse éponge de mer en attente de bain noir, les giclures sur le chiffon à encadrer, les reflets mats du sac-poubelle. «J’ai vu des gens naître, avoir des enfants, disparaître…» Droit comme un pinceau, 1,90 m pour 95 ans, le très beau Pierre Soulages, tout en noir, boit un café.

Un an a passé depuis l’inauguration du Musée Soulages de Rodez. Il sort de sa poche un agenda, modèle Vision II Hermès en box noir. Le 22, rendez-vous avec un collectionneur qui veut créer un musée à Vienne. Le 23, avec un collectionneur australien. Le 25, opération d’un glaucome à Montpellier. Il soupire. «L’agitation, ce n’est pas fameux pour la peinture. J’aime le calme, la tranquillité.» Si le fidèle Dan McEnroe, son assistant depuis plus de trente ans, tient l’atelier prêt, Soulages n’a guère travaillé ces derniers temps. Ce 30 mai, il est à Rodez pour le premier anniversaire du musée. Il découvrira l’installation temporaire de Claude Lévêque: une déambulation dans une lumière bleue. «Me méfiant des musées d’artistes qui deviennent des mausolées, je n’ai accepté un musée à mon nom qu’à une condition: 500 m2 offerts à d’autres artistes.»

Pour l’instant, le musée ne désemplit pas. 260 000 visiteurs en une année, le double du chiffre espéré par Benoît Decron, son enthousiaste directeur. Le dimanche, le foirail fourmille. En semaine, les ados utilisent la bibliothèque, et s’y donnent rendez-vous. Les boîtes en acier Corten du musée semblent avoir toujours été là, en porte-à-faux dans la pente, entre la vieille ville et les quartiers neufs. Pour fêter son anniversaire, Soulages donne une conférence sur la naissance du musée. Raconter, il adore. Lorsqu’il démarre une histoire, un réseau de rides malicieuses éclaire son regard. «Un hasard, ce musée. D’ailleurs, toute ma vie, une succession de hasards!»

Le maire de Rodez lui demande ce qu’il a fait des cartons préparatoires des vitraux pour l’abbaye de Conques. 104 fenêtres, 104 cartons dont certains de quatre mètres de haut, entassés dans l’atelier de Sète. «Ils encombraient.» A 40 kilomètres de là, l’abbaye de Conques draine 260 000 visiteurs par an. Le maire futé imagine une bretelle de déviation vers sa ville. Soulages offre ses cartons. En bon Aveyronnais, l’élu réclame des gravures. Puis des dessins de jeunesse – avant de perdre les élections. Soulages raconte les édiles qui se succèdent, il fait intervenir la voix off de Colette, sa femme. C’est que la collection du Musée Soulages a deux donateurs, elle et lui. «La première fois que je l’ai vue, on aurait dit un petit chevreau, elle venait d’avoir la typhoïde.» Il raconte leur mariage à minuit et en noir, en 1942. Ils n’ont pas d’enfant, mais Colette a une nièce. Qui s’appelle… Blanche.

«Quand Soulages vous narre une histoire, elle est pleine. On apprend quelque chose. Ou on rit», dit son ami maître verrier Jean-Dominique Fleury. Soulages conte de petites paraboles quotidiennes avec un fort accent occitan. «Ce que j’aime dans le rugby, c’est la forme du ballon. Ovale. On ne sait jamais comment il va rebondir.» L’inattendu, en toutes choses, voilà ce qui l’amuse. «Je suis un fervent de ce qu’on appelle la «serendipity», dit-il. Trouver ce que l’on ne cherche pas. Son œuvre en découle, des vitraux de Conques en passant par l’Outrenoir ou ses eaux-fortes. En demandant à Dan McEnroe une autre tasse de café, il fait surgir la vieille cousine qui rapporte ses mots d’enfant à l’historien Pierre Encrevé. Alors que le jeune garçon trempe son pinceau dans l’encre pour dessiner sur une feuille blanche, elle lui demande ce qu’il fait. «De la neige», répond le jeune Soulages. Orphelin de père, il est élevé par deux femmes en deuil, sa mère et sa grande sœur. C’est le fils jamais contrarié.

A l’adolescence, la grâce l’a touché dans la nef d’une abbatiale aveyronnaise, celle de Conques. Au fond d’un ravin, un jaillissement de pierre s’élance vers la lumière. Chef-d’œuvre de verticalité, Conques le stupéfie. Des années plus tard, lorsqu’on lui propose d’en concevoir les vitraux, il se met au service de l’architecture avec l’humilité chaleureuse des artisans qui l’ont édifiée. Le résultat est plus beau que sur les photos. Son écriture épurée épouse cette structure dépouillée par le temps. «Le mot d’ordre était: l’architecture est plus importante que les vitraux», dit Fleury qui, pendant sept ans, a travaillé et a conçu avec lui à Conques un verre inédit, translucide comme du calque. Lorsqu’il approche une technique nouvelle, Soulages s’approprie d’abord le savoir-faire des artisans pour mieux l’oublier. «L’artisan produit un objet, l’artiste une chose», dit-il.

Sur une table basse, dans l’atelier, une poignée de beaux outils, dont l’énorme paire de ciseaux avec laquelle il taille ses raclettes dans du cuir. «Pour faire plaisir à Pierre Soulages, on peut lui offrir des outils», dit la conservatrice Aurore Méchain. De préférence de beaux outils ayant servi, mais pas forcément. «Dans un supermarché en Allemagne, nous avons acheté un jour des poignées à ventouse permettant de porter de lourdes plaques de verre. Soulages était heureux comme tout», dit Fleury. Devant un grand Outrenoir manipulé par Dan McEnroe, Soulages cite l’énigmatique poème de Guillaume IX sur le «pur néant» où le poète transmet ses vers à qui lui fait parvenir la contreclef. «Pour Guillaume IX, la contreclef est ce qu’en pense l’autre», dit Soulages. Ses plus proches amis, des scientifiques, lui fournissent des contreclefs. Des physiciens, David Quéré ou Joël Chevrier, l’astronome Daniel Kunth, qui lui raconte ses expéditions dans les trous noirs avec le télescope Hubble. «Soulages est un homme riche. Il est au courant de tout et le partage. Il a changé ma vision des choses», dit Fleury.

C’est un de ces indestructibles paysans du Massif central, de la race des Coco Chanel: des aristos indestructibles qui tracent leur route vers l’épure. Comme elle, il ne déteste ni les honneurs ni l’argent. Depuis qu’une de ses toiles a dépassé les 5 millions d’euros chez Christie’s, il est considéré comme le peintre français vivant le plus cher. Son aisance financière lui permet de s’alléger la vie: équiper une maison d’un ascenseur, se déplacer avec un chauffeur. Recevoir à sa table, au Terroir parisien. Noir, le bistro d’Alléno semble avoir été conçu pour lui. Un chien se glisse sous la table opposée. «Je n’aime pas beaucoup ces chiens», dit-il, en plissant la ride en zigzag sur son nez. Un dalmatien.

«Ce que j’aime dans le rugby, c’est la forme du ballon. Ovale. On ne sait jamais comment il va rebondir.» L’inattendu, voilà ce qui l’amuse

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