Toujours commencer au milieu. Sur cette route noire, qui serpente de La Nouvelle-Orléans à Chicago, le long d'un fleuve qui porte un nom indien. Mississippi, 3780 km d'eau lourde, limoneuse, saturée d'âme et de lenteur. Un outre-bled, rien, trois maisons qui se regardent de loin. Des cabanes avec des boîtes aux lettres plantées à plusieurs centaines de mètres, au bout du sentier. Linden, Tennessee. Il y a un salon de coiffure qui exhale des odeurs de fleurs chimiques. Et une vieille dame dont les quelques cheveux sont repeints en mauve. On lui demande son chemin. «Ah, vous cherchez l'homme de couleur?» Oui.

McDonald Craig vit là depuis 150 ans - il en a 78. Depuis que son grand-père, un esclave affranchi, a acquis cette ferme juste après l'abolition. Il attend sur le porche. Les poules menacent les chiens. Sur les parois de bois, le portrait jaunâtre de ses aïeux. Un fusil. Une guitare. Il pleure à tout bout de champ; les hoquets d'un passé qu'on ne dépasse pas. Jamais la guerre qui se joue ces jours-ci à Washington, à Wall Street, n'a semblé si hors de propos. Barack Obama a prononcé un jour un beau discours sur la société post-raciale à laquelle il aspire. Mais ici, à Linden, Tennessee, McDonald Craig raconte seulement que son nom, son propre nom, vient d'un maître blanc qui l'en a affublé.

Il est un musicien. Un chanteur de country, qui yodle. Il n'a connu que ces complaintes à six cordes, ces récits de garçons vachers. «Enfant, j'allais écouter chez mes voisins blancs les 78 tours de Jimmy Rogers, le meilleur chanteur de country que le pays ait connu.» Aux Etats-Unis, même la musique a une couleur. Les Noirs ont le blues. Les Blancs ont la country. Et, à deux heures de route de Linden, à Nashville, des divas en stetson entonnent l'Amérique qu'elles aiment. Celle des pionniers, des Irlandais; petite vie simple, mythifiée, de l'Amérique champêtre. Quand McDonald Craig est apparu avec sa guitare, à mijoter de la musique blanche pour tout public, la clique de Nashville ne lui a pas demandé de détaler. Elle l'a juste esquivé.

«J'ai connu beaucoup de réactions positives. Je préfère oublier les autres. Même dans ma famille, beaucoup de gens m'ont reproché de chanter la musique des Blancs. Mais je ne sais rien faire d'autre. Et j'adore ça.» Faut-il tout ignorer de l'histoire américaine pour estimer que la musique, dans ce pays, est une anecdote. Tout suinte de ces rivières de couplets, coulées le long d'un fleuve. Depuis les cabarets en résille de La Nouvelle-Orléans jusqu'aux caveaux électriques de Chicago. Parmi des communautés, noires, quarteronnes, créoles. Du blues au rap. Et le rapt systématique de la musique noire au profit de la majorité blanche. Le premier disque de jazz de l'histoire, gravé en 1917, porte le nom d'un groupe blanc, l'Original Dixieland Jass Band. Cela ne s'arrête pas. Elvis Presley. Eminem. Un siècle de musiciens blancs, on les comprend, qui cannibalisent le chant africain américain.

McDonald Craig, qu'on a tranquillement écarté du panthéon de la country, n'oublie pas. Que Jimmy Rogers avait un père, employé de la compagnie ferroviaire - il posait des rails avec des ouvriers noirs. «Quand Jimmy accompagnait son paternel sur les chantiers, il entendait ces vieux blues dont il raffolait. Il s'est approprié cette tradition. Je fais la même chose.» La musique, comme espace même de l'identité raciale, du métissage, et du conflit. Beaucoup plus au nord, au centre de Chicago, un batteur peint. Dans un loft avec jardin, au bout d'un cul-de-sac. Il s'appelle Kahil El Zabar. Son nom vient de son oncle, un ancien de la Nation of Islam. Il est plus jeune que McDonald Craig, a grandi dans les années 1960, au plus fort de la lutte pour les droits civiques.

Il vient d'une autre époque. Garde des mémoires de Malcolm X, des Black Panthers. Kahil El Zabar, à 20 ans, détourne une bourse qu'il a obtenue pour étudier le mime chez Marceau à Paris. Il s'envole vers le Ghana. Travaille la peau des tambours. «Je me souviens du premier jour où j'ai posé le pied à Accra. Les couleurs. Les bruits. L'enchantement de redécouvrir un pan de moi-même longtemps asphyxié.» Puis Kahil revient au pays. «A cause de la nostalgie de ces lieux mêmes que j'avais cherché à fuir.» Il joue avec Nina Simone, Stevie Wonder, fonde des ensembles de free-jazz où l'Afrique revient par vagues acides. Il rencontre Barack Obama à Harvard où il enseigne. «Un type bien qui va changer nos vies.» Pour cette génération, celle qui a utilisé la musique comme un hymne à l'émancipation, une présidence africaine américaine, ce n'était encore jusqu'à il y a peu qu'une chanson.

Dernière halte, aux antipodes. Embouchure du Mississippi. Il fait nuit sur La Nouvelle-Orléans. Dans le Lower Ninth Ward, quartier populaire noir dévasté par Katrina, on ne songe même plus à reconstruire. Shorty Brown, petite frappe en marcel, s'est réinstallé loin de là. Sur la West Bank, dans le «hood» dit-il, le ghetto. Il a 30 ans. Elève seul son fils, construit des maisons la journée («Je pèse soixante kilos, je porte des charges plus lourdes que moi, au point que j'ai développé une hernie»); la lune surgie, il écrit des raps. «J'écris sur tout ce qui bouge. Sur Katrina et comment on s'est fait baiser par le gouvernement. Sur les filles. Sur la drogue.» La Nouvelle-Orléans, bien que la ville ait perdu près de la moitié de sa population après l'ouragan de 2005, reste un des coins les plus violents du pays. Dans ces rues droites de maisons en brique, Shorty présente ses potes. L'un sort de prison. L'autre est au chômage. «Le ghetto, c'est le lieu où il y a des ordures et pas d'éboueurs pour les ramasser. Des enfants et pas de parents pour les éduquer.»

Tout est dit dans ses textes. Shorty ne votera pas. «Franchement, j'ai un peu honte de le dire. Mais je ne vois pas l'intérêt d'offrir mon soutien à qui que ce soit. De toute façon, ils s'arrangent toujours pour choisir le candidat pour lequel je n'ai pas voté.» Très tard, on s'enfile avec Shorty dans un 4x4 obtenu contre un crédit de dix ans. C'est une discothèque de la rive occidentale. On tient la file. Deux voitures de flics sont postées en évidence. Il n'est pas rare que les armes chantent à la sortie du club. Ambiance bon enfant, ils n'ont pas 25 ans pour la plupart. Pas un seul Blanc. Les filles en talons aiguilles agitent leur postérieur comme des ventilos détraqués. La bounce music jusqu'à 5 heures du matin. Il y a un débat à la télé qu'on ne veut pas voir, entre deux types cravatés qui parlent d'Irak et de milliards de dollars pour refourbir des milliardaires.

«Je m'appelle Brandon McGhee, j'ai choisi mon nom d'artiste, Shorty Brown. Parce que je suis court et brun. Comme ça, le mec qui veut m'asticoter, il n'a plus d'argument. Il faut être prêt à parer les coups.» C'est une nuit américaine. Avec des sirènes qui hurlent. De la musique qui rougit les tympans. Depuis le premier blues au milieu du coton, depuis le premier gospel dans un taudis tourné en église, jusqu'au hip-hop des banlieues grisées, les musiciens noirs ont colporté la tragédie et la gloire d'une nation grande comme un monde. Certains n'y croient plus. Ils continuent de chanter.