C’est sans conteste un événement. Grâce à une exposition à Carouge et la traduction d’un de ses livres en français, les Romands ont la possibilité de faire la découverte, dans toute la plénitude de son travail, d’un auteur remarquable, mais parfaitement méconnu de ce côté de la Sarine: à 65 ans, le Zurichois Hannes Binder a pourtant signé une bonne cinquantaine de livres. Illustrateur magistral et auteur de bande dessinée inclassable, il s’est beaucoup inspiré d’écrivains suisses, dont Friedrich Dürrenmatt, Peter Bichsel, Johanna Spyri, Lisa Tetzner et surtout Friedrich Glauser, mort en 1938 après une vie de marginal chaotique.

Hannes Binder utilise la technique de la carte à gratter, un carton recouvert d’une couche noire que l’on gratte pour faire apparaître le blanc. Ce qui donne au dessin une apparence de gravure, avec des effets de lumière saisissants et une puissance graphique étonnante. Aimable et discret, le dessinateur était samedi à Carouge, pour l’inauguration de son exposition à la Galerie Séries rares et la présentation de son livre, Ressac, traduit aux Editions Cadrat. «J’aime l’effort que demande la carte à gratter, la résistance que rencontre le cutter qui se rapproche de la gravure, explique-t-il, j’aime ce travail sur la matière proche de l’artisanat. C’est le directeur du Tages-Anzeiger Magazin, pour qui j’avais fait une illustration avec cette technique, qui m’a encouragé à continuer.»

Ressac est au départ une commande de la revue culturelle zurichoise Du, pour un numéro spécial sur le mal, les méchants et les monstres dans la bande dessinée. Ces trente-six pages très noires, parues en 1997 mais jamais publiées en album, ont fasciné la responsable de Cadrat Editions, Catherine Gottraux, qui publie un unique livre d’artiste par année et en a fait sa publication pour 2012.

L’intégralité des originaux, avec de multiples références cauchemardesques à la BD, du Nécron de l’Italien Magnus au Joker, l’impitoyable ennemi de Batman, mais aussi à la descente aux enfers de Dante ou au radeau de la Méduse de Géricault, sont présentés à Carouge. On y découvre une centaine d’originaux sur carte à gratter, ainsi que des sérigraphies. Le dessinateur Exem, qui tient la galerie avec sa femme, la céramiste Mireille Excoffier, est sous le choc: «C’est fou! Je connaissais le nom de Hannes Binder, mais pas vraiment son travail. Quand j’ai vu son travail sur Ressac, ce fut un choc, j’ai eu immédiatement le besoin de faire découvrir ce type génial qui n’a pas la place qu’il mérite ici, cet artisan-artiste minutieux qui aborde de vrais sujets, s’intéresse à des choses fondamentales loin de l’anecdotique. Et son goût des références picturales, littéraires, scientifiques même dans son travail est vraiment en affinité avec ma propre démarche.»

Le travail de Binder va bien au-delà de la simple illustration. Il peut aussi adapter, réinterpréter, s’approprier, mixer la vie et l’œuvre des auteurs qu’il aborde. C’est particulièrement vrai avec Glauser, sur et autour de qui il a publié sept ouvrages (réunis en janvier dernier dans une intégrale chez Limmatverlag): «Avec Glauser, j’ai essayé sept façons différentes de lier le texte et les images, souligne Hannes Binder, en me demandant comment décrire des mots par des images. J’ai même vainement tenté d’«écrire» les images qui me venaient à l’esprit à la lecture d’un texte, en décrivant par des mots la représentation visuelle que je m’en faisais. Je me suis toujours interrogé sur la façon d’illustrer un texte littéraire: on enlève une partie de sa tonalité en l’illustrant, son style ne peut guère se retrouver dans une image… Ce qu’on peut apporter en plus, peut-être, c’est une authenticité, une couleur locale, une représentation entre la réalité et la façon dont la lecture s’installe dans notre tête, c’est montrer ce qui n’est pas écrit, ce qui est entre les lignes.»

Parmi les nombreuses autres adaptations qu’il a réalisées, Les Frères noirs, un roman pour la jeunesse de Lisa Tetzner, a connu un succès particulier, et a tiré de l’oubli ce livre publié en 1941, puisqu’il a été traduit en sept langues, dont le français. Il a été bien accueilli partout… sauf au Tessin: «Le souvenir de cette sombre époque où les trafiquants d’enfants emmenaient les jeunes garçons dans les grandes villes d’Italie du Nord pour être exploités par les ramoneurs, car ils pouvaient se glisser dans les cheminées, y est encore vivace…»

Hannes Binder: Ressac, Cadrat Editions, 36 p. Exposition à la Galerie Séries rares, 15, rue Vautier, Carouge (GE) jusqu’au 2 juin, je et ve de 14h30 à 19h, sa de 11h à 16h ou sur rendez-vous (www.series-rares.ch ou 022 557 66 97).

«Je me suis toujours demandé comment décrire des motspar des images»