Allemagne

Nolde, la tache antisémite

Le peintre expressionniste allemand Emil Nolde, considéré comme un des plus grands artistes de son époque, était l’une des fiertés des amateurs d’art allemand. Une polémique autour de la virulence de son antisémitisme jette une ombre sur l’artiste

Angela Merkel n’a pas attendu la polémique. Début avril, la chancelière faisait savoir qu’elle ne voulait plus dans son bureau des deux tableaux d’Emil Nolde qui décoraient les lieux. Elle ne les remplacera pas non plus par deux toiles de Karl Schmidt-Rottluff que lui proposait à la place la Fondation des biens culturels prussiens, qui gère les musées berlinois et prête des œuvres de ses fonds au Bundestag ou à la Chancellerie.

Antisémitisme virulent

Angela Merkel a toujours aimé l’œuvre de Nolde. Mais une exposition de la Hamburger Bahnhof mettant l’accent sur l’antisémitisme virulent de ce peintre expressionniste a rendu la compagnie de ses toiles insupportable pour la chancelière. Même si Brecher («brisant») et Jardin de fleurs ne sont pas à proprement parler des œuvres politiques: la première toile représente une vague noire menaçante surmontée d’un ciel sombre et rouge; la seconde, une roseraie devant une maison blanche et basse typique du nord de l’Allemagne.

Quant à l’expressionniste Karl Schmidt-Rottluff, sa biographie n’est pas non plus sans taches, comme le montre une seconde exposition consacrée aux expressionnistes allemands pendant le national-socialisme au Musée Brücke de Berlin.

Déboulonnage du mythe

La polémique suscitée tant par l’antisémitisme de Nolde, dont la virulence a longtemps été dissimulée par l’imagerie officielle, que par la décision de la chancelière de se séparer de ses tableaux en dit long sur l’ombre que le nazisme continue de jeter sur l’art contemporain germanique.

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Le portrait que dresse la Hamburger Bahnhof d’Emil Nolde n’est guère avantageux. Le musée, installé dans une ancienne gare désaffectée de la capitale et consacré à l’art contemporain, a confié à deux historiens de l’art, Bernhard Fulda et Aya Soika, le soin de travailler sur le rôle joué par le peintre sous le national-socialisme. Tous deux s’étaient vu ouvrir voici quatre ans les archives de la Fondation Ada et Emil Nolde, qui gère l’héritage du peintre dans sa maison de Seebüll, à la frontière avec le Danemark. L’exposition Emil Nolde – Une légende allemande. L’artiste et le régime nazi va loin dans le déboulonnage du mythe Nolde.

Pionnier de la lutte anti-juifs

A la mort du peintre, en 1956, la fondation de Seebüll entretient l’image d’un artiste persécuté par le nazisme, interdit de travailler, privé de papier et de pinceaux et contraint à brosser quelques aquarelles de fleurs dans la clandestinité, exclu du marché de l’art et dépouillé de son gagne-pain. Que Nolde ait admiré Hitler, qu’il soit entré au parti nazi NSDAP dès 1934, qu’il ait espéré voir décoller sa popularité sous le IIIe Reich étaient choses connues. Mais pas l’ampleur de son antisémitisme.

L’arrivée à la tête de la fondation de Seebüll d’un nouveau directeur, Christian Ring, en 2013 va changer les choses. Il ouvre aux historiens les archives du peintre, et les 25 000 à 30 000 documents qu’elles contiennent.

«Nolde se voyait comme le plus important pionnier de la lutte anti-juifs au sein du monde artistique, précise Bernhard Fulda. Il aimait se présenter comme un artiste méconnu, victime des artistes juifs avant 1933; victime des nazis après 1945. L’antisémitisme jouait chez lui un rôle central. Au point de vouloir proposer des solutions au «problème juif» qu’il voulait soumettre à Hitler, pour libérer l’Allemagne de ses juifs. Ou de dénoncer à Goebbels son collègue Max Pechstein, supposé juif à cause de son nom. Lorsque Pechstein, inquiet pour sa sécurité, lui a demandé des explications, Nolde s’est contenté de lui répondre que ses questions existentielles ne l’intéressaient pas.»

Prix revus

«Le travail de mémoire sur les archives de Nolde était devenu indispensable, estime Micaela Kapitzky, spécialiste de l’art contemporain et présidente de la maison de vente Grisebach. C’est une bonne chose que la fondation ait ouvert ses archives à la recherche. Certes, on connaissait certains aspects de son passé nazi. Mais que la discussion soit menée au niveau de l’opinion publique est nouveau, et cela à un moment où l’on se penche de façon scientifique sur le lien entre les nazis et l’art. L’antisémitisme de Nolde allait bien plus loin que ce qui était courant chez les artistes de l’époque.» D’où le débat passionné suscité par la résolution d’Angela Merkel.

«Sa décision qu’aucun tableau d’un peintre qui a soutenu l’idéologie national-socialiste ne puisse décorer le bureau de la cheffe du gouvernement allemand est à mon avis une bonne chose», se félicite le vice-président du Bundestag, Thomas Oppermann (SPD). Thole Rotermund, trésorier de la Fédération allemande des galeries et marchants d’art, y voit au contraire une forme d’hypocrisie, relevant que «Mme Merkel continue de s’asseoir au premier rang» lors du festival de Bayreuth consacré chaque année à la musique du très antisémite Richard Wagner.

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Possible répercussion sur les prix

Le débat est donc lancé sur la place que doivent jouer valeurs morales et politiques d’un artiste dans l’appréciation de son œuvre. Micaela Kapitzky s’attend même pour un temps à une répercussion du débat sur la cote du peintre Emil Nolde, dont les prix s’étaient envolés. «Il y aura quelques corrections de prix, estime-t-elle. Mais sans doute que les choses vont se calmer après les irritations actuelles. Car les toiles de Nolde parlent pour elles. Elles sont sans aucun doute du grand art, et elles montrent que derrière le grand art peut aussi se trouver un personnage difficile. L’art de Nolde, c’est de l’art allemand. Et comme on le sait désormais, celui-ci est aussi représentatif d’une tentation à refouler l’histoire du XXe siècle.»


«Emil Nolde – Une légende allemande. L’artiste et le régime nazi», Hamburger Bahnhof, Berlin. Jusqu’au 15 septembre.

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