Il le dit d’emblée: lorsque dans les années 1960 il a vu pour la première fois King Kong, il est ressorti de la Cinémathèque française en état de quasi-lévitation. La découverte de ce classique réalisé en 1933 par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack fut pour Michel Le Bris «un véritable choc». Il n’avait jamais vu un film avec une telle puissance onirique, souligne-t-il. Plus d’un demi-siècle plus tard, voilà qu’il dédie un roman labyrinthique – Kong – à ce film clé de l’histoire du cinéma fantastique, connu non seulement pour avoir créé un monstre iconique maintes fois ressuscité depuis, mais aussi pour avoir révolutionné les effets spéciaux à travers la technique de l’animation image par image.

Deux hommes au parcours hors norme

Kong, c’est l’histoire d’une œuvre de légende, mais surtout celle de deux hommes au parcours hors norme, et derrière eux celle de toute une époque. Grand spécialiste de Robert Louis Stevenson, fondateur du festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo, écrivain et essayiste à la bibliographie longue comme le bras, Michel Le Bris n’en a eu l’idée que tardivement, suite à la publication en 2008 de La Beauté du monde, un roman qui a bien failli lui valoir le Goncourt.

Ce proche de Jean-Paul Sartre et Michel Foucault y racontait le destin de Martin et Osa Johnson, un couple qui dans l’entre-deux-guerres quitta le New York des années folles pour le Kenya, où il fit œuvre de pionnier en matière de documentaire animalier. «A cette époque, explique Le Bris, il existait une fascination pour les arts premiers et le sauvage née de la guerre de 14-18 et du quasi-suicide de l’Occident, d’une civilisation prise du vertige de destruction.»

Huit années de recherche

En 1932, les Johnson réalisent Congorilla, dans lequel Osa évolue au milieu de gorilles. La découverte de ce film intrigue Michel Le Bris: et si Cooper et Schoedsack l’avaient vu? Lorsque dans la foulée du succès de La Beauté du monde, France Culture lui commande une série estivale de vingt-cinq émissions sur les années folles, il décide alors de consacrer un épisode à King Kong. Et de plonger dans la vaste littérature secondaire consacrée au film et à l’épopée de ses deux coréalisateurs… pour au final passer huit ans à décortiquer tout ce qui a été écrit à son sujet. Il consultera notamment les notes de production du studio RKO, que le film sauvera de la faillite, et du producteur David O. Selznick.

Les dinosaures de Conan Doyle

Le roman, qui passionne par son romanesque et son goût des petites histoires derrière la grande, qui s’enchaînent avec force détails, s’ouvre sur une scène étonnante. A New York, le 2 juin 1922, dans les salons de l’Hôtel McAlpin, Arthur Conan Doyle vient parler de sa passion pour le spiritisme. Régulièrement moqué pour ses théories quant à l’existence des fées, le populaire créateur de Sherlock Holmes évoque le pouvoir de matérialisation des images psychiques. Soudain, il s’éclipse. Sur un écran apparaissent alors des dinosaures. Les voici qui commencent à s’entre-déchirer. Les spectateurs sont terrifiés, certains prennent la fuite lorsqu’un monstre semble prêt à bondir dans la salle. «Le lendemain, explique Michel Le Bris, le New York Times affirme que ces images sont forcément vraies et avance deux hypothèses: soit elles signifient qu’un monde préhistorique a été découvert, soit ce qu’avance Conan Doyle sur la matérialisation des images est vrai; peut-être que dans le cerveau humain, on trouve la mémoire de tous les âges de l’humanité.»

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Quelques jours plus tard, après avoir quasiment déclenché une crise diplomatique, le Britannique révélera le pot aux roses dans une lettre: les images projetées étaient celles d’une adaptation de son roman Le Monde perdu, réalisée par Harry O. Hoyt. Cooper et Schoedsack, qui ont assisté à la soirée, sont stupéfaits et, lorsqu’ils mettront en chantier près de dix ans plus tard King Kong, feront appel pour les effets spéciaux à Willis O’Brien, l’homme qui en bricolant de petites figurines en fil de fer a le premier réussi à donner vie à des dinosaures, provoquant l’effroi de spectateurs crédules.

Rencontre sur le front de l’Est

Bien avant d’imaginer ce qui deviendra leur chef-d’œuvre, c’est au sortir de la Grande Guerre que Cooper et Schoedsack se lient d’amitié. Lorsqu’on écoute Michel Le Bris, intarissable et passionné, on imagine avoir affaire à de purs personnages de fiction tant ce qu’ils ont vécu semble incroyable:

«Cooper était petit, râblé et bagarreur; il venait du sud des Etats-Unis. Schoedsack était grand et mince, pratiquait un humour à froid; il venait des grandes plaines de l’Ouest. Les deux hommes se rencontrent à Vienne en 1919, ce qui nous permet de mesurer que la guerre ne s’est pas arrêtée à l’Armistice, mais qu’elle a continué jusqu’en 1923 sur le front Est. Schoedsack était caméraman, il avait notamment filmé les tranchées, Cooper venait quant à lui de sortir d’un camp de prisonniers allemand. Suite à une bagarre violente avec des Italiens, ils décident de partir en Pologne, car tous deux sont incapables de revenir à la vie normale; ils se sentent inadaptés pour avoir vécu ce puits noir ouvert au cœur du monde que fut la guerre.»

L’aventure dans le sang

A Varsovie, les deux Américains aideront à l’exfiltration de Polonais se trouvant de l’autre côté de la ligne de front. Tandis que Schoedsack s’engage au sein de la Croix-Rouge, Cooper, qui est aviateur, monte une escadrille qui réussira à bloquer l’avancée des cosaques soviétiques assez longtemps pour permettre à l’armée polonaise de se reformer. Les deux hommes ont l’aventure dans le sang, et alors que les années folles amènent une certaine forme d’insouciance, ils acquièrent la conviction que si on cherche à ignorer l’horreur, elle reviendra.

Ils décident ainsi de parcourir le monde et filmer des lieux où les hommes doivent lutter contre une nature hostile. Ils se rendent notamment en Abyssinie, où ils sont les premiers à témoigner du mouvement rastafari, avant d’échapper aux pirates de la mer Rouge puis d’accompagner des éleveurs iraniens pris dans un piège géographique les obligeant à sacrifier une partie de leur bétail au cours d’une transhumance périlleuse. Leurs films sidèrent partout où ils sont projetés.

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Magnifique hommage

En 1927, ils tournent au Siam le documentaire Chang, dans lequel ils montrent des tigres mangeurs d’hommes et des éléphants en furie, et qui assoit leur réputation d’aventuriers intrépides. Mais alors qu’ils étaient partis de l’idée de ne jamais tourner de fiction, ils commencent à ressentir le besoin de raconter une histoire plus forte encore, et qui leur permettrait d’évoquer le souffle de ces grands romans que sont Au Cœur des ténèbres, Moby Dick et L’Appel de la forêt, qu’ils adorent.

C’est finalement en entendant parler des dragons de Komodo et en imaginant ces varans géants se battant contre un gorille qu’ils commenceront à imaginer ce qui deviendra King Kong. Un film saisissant de brutalité et d’érotisme auquel Michel Le Bris livre le plus bel hommage jamais rendu, évoquant au passage les deux grandes figures féminines qui contribuèrent à sa légende: la scénariste Ruth Rose et l’actrice Fay Wray.


Michel Le Bris, «Kong», Grasset, 944 p.