REPORTAGE

Nom de plume, Titaÿna

Pionnière du reportage littéraire, Elisabeth Sauvy préférait le terme d’aventureuse à celui d’aventurière. Plusieurs de ses récits reparaissent. Icône des années folles, elle a disparu des mémoires après la guerre

Cela commence dans la jungle indonésienne et l’on comprend immédiatement que l’on ne pourra pas en sortir. Titaÿna, alias Elisabeth Sauvy, avance péniblement à cheval en direction d’un village toradja, du nom d’un peuple des hautes terres de Célèbes (aujourd’hui Sulawesi). Nous sommes en 1934. Cela fait dix ans déjà que Titaÿna s’est fait un nom comme reporter au long cours, aux côtés de ses collègues masculins, Albert Londres et Joseph Kessel. Dix ans qu’elle oppose aux conventions, son intrépidité et sa passion du journalisme. Dix ans que la brillante étudiante de bonne famille, sœur de l’économiste Alfred Sauvy, peaufine son personnage de casse-cou, n’hésitant pas à devenir pilote pour chasser le scoop et briller dans les salons de retour en France. Elle ne le sait pas encore mais de ce séjour chez les Toradjas, elle écrira l’un de ses plus étonnants reportages. Elle le sait moins encore mais cinq ans plus tard, dans Paris occupé, elle s’enfoncera dans la collaboration et connaîtra le cachot et la mort sociale à la Libération.

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Mais revenons en Indonésie. Titaÿna est accompagnée par un guide malais qui ne cache pas sa répugnance à l’idée de rencontrer des «sauvages». Arrivés dans un paysage de rizières, un homme jusque-là au travail, les jambes dans l’eau, se redresse et s’avance vers la Française et son accompagnateur. «Elle n’est ni Hollandaise, ni chrétienne», s’empresse de préciser le guide au Toradja qui a dû subir et les colons et les missionnaires. L’homme regarde Titaÿna et «la méfiance quitte son front. Sa bouche déformée esquisse un sourire, prononce quelques mots d’accueil dont je devine le sens, puis il se retourne vers la vallée et jette à pleine voix des cris rauques traînant en écho sur la dernière syllabe. Son appel lancé deux fois, une réponse nous parvient de très loin, répétée plus loin encore. Alors il nous précède sur le sentier et je le suis en silence, tandis que des hululements annonçant mon arrivée tombent des montagnes et rebondissent sur les pentes.»

Une odeur lourde

Plus d’une heure de crapahutage plus tard, entre rocs et cours d’eau, l’équipée arrive au premier village. Une odeur lourde pèse dans l’atmosphère. Il faudra plusieurs heures à Titaÿna pour comprendre d’où elle vient. Avec délicatesse et respect, elle découvrira les rites funéraires des Toradjas qui entourent leurs morts jusqu’à la décomposition complète des chairs. Mois après mois, semaines après semaines, les proches tiennent compagnie au défunt. Titaÿna ne juge pas. Elle est frappée par l’infinie douceur qui se dégage de ces scènes familiales. Elle est soucieuse d’apprendre ce qu’il faut de la langue toradja pour ne pas froisser ses hôtes et leur faire sentir qu’elle entend traiter avec eux «d’égal à égal». Au grand dam de son guide et interprète, elle n’entend pas se contenter de brefs échanges avec eux: «ce sont des conversations que je voudrais avoir avec ces gens, de ces causeries sans hâte dont la lumière jaillit entre banalités et silences».

«Une femme chez les chasseurs de têtes» est réédité aujourd’hui par une jeune maison d’édition française, Marchialy, avec deux autres reportages et un texte inédit, «Mes mémoires de reporter» qui n’avait connu qu’une parution en feuilleton dans le magazine Vu en 1938. «La Caravane des morts», autre grand récit, relate le séjour de Titaÿna en Perse en 1929. Si sa plume traduit à merveille le surgissement du bleu d’Ispahan, les ocres des villes à flanc de désert, le paradis des oasis, elle se fait donneuse de leçons face aux rites shiites et à la fête de l’Ashoura en particulier. La même année, elle va voler sur les avions ivres qui se chargent de transporter les caisses d’alcool de contrebande en pleine prohibition américaine.

Célébrité mondiale

Dans ses mémoires de reporter, on est frappé par sa frénésie de mouvement. Ses contemporaines voyageuses Alexandra David-Neel ou Ella Maillard approfondissent, là où Titaÿna vole en tous sens à bord d’avions ballotés dans le froid et les tempêtes, frôlant un nombre incalculable de fois l’accident fatal. Si elle acquiert une célébrité mondiale, elle souffre de son statut de pigiste qui l’oblige à partir sans cesse, à l’affût du bon sujet. Alors qu’il faudrait rester à Paris pour parvenir à faire son trou dans une rédaction et obtenir enfin le Graal, un poste fixe qui couvrirait ses frais de voyage. Elle l’obtiendra, en 1935, à Paris-Soir, après avoir rencontré en Crète, Venizélos en pleine insurrection, puis au retour, à Rome, Mussolini.

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Cette nouvelle édition de ses reportages a le grand avantage de laisser parler les textes. Ils tiennent tout seul. Sans qu’il faille faire le détour par sa vie et l’aura de scandale et de mondanités qui l’entourait. La fin de Titaÿna sera triste. Pour s’y pencher comme l’a fait Benoit Heimermann dans sa biographie Titaÿna, l’aventurière des Années folles (Arthaud, 2011), il faut rouvrir la porte des années noires françaises, celles de l’Occupation. Retrouver l’atmosphère de panique et de désespoir face à la débâcle. Ce sentiment d’anéantissement après le bombardement de la marine française par les Anglais à Mers el-Kébir: 1297 marins français tués en 13 minutes dont le frère chéri de Titaÿna, Pierre Sauvy.

Pour la Collaboration

Avec d’autres figures antiracistes ou de gauche, Titaÿna va prendre parti pour la Collaboration et écrira des articles antisémites pour le sinistre journal La France au travail et pour Les Nouveaux Temps de Jean Luchaire. Assez vite, elle optera pour le silence mais il sera déjà trop tard. A la Libération, Titaÿna est arrêtée et suspectée d’espionnage. Incarcérée près d’un an, elle ne sera finalement pas condamnée. Mais au printemps 1946, elle décide de fuir malgré l’interdiction de quitter Paris qui pèse sur elle, malgré la perte de sa nationalité française, la confiscation de ses biens et le blocage de ses comptes. Elle choisit San Francisco et l’anonymat. Si elle y refera sa vie, en épousant un libraire en vue, elle ne dira jamais mot de sa vie d’avant, ni de la gloire, ni de l’opprobre. Elle meurt en 1966. Et l’oubli fera son œuvre.

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