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Nommer le corps

Catherine Voyer-Léger explore le corps féminin, territoire encore nimbé de mystères. A travers son investigation minutieuse, la journaliste et essayiste canadienne révèle que son sujet, aussi charnel soit-il, n’en est pas moins politique

Décrire le corps des femmes est une tâche qui appartient trop souvent aux hommes et, malgré tout le talent dont les écrivains font preuve, il manque à leurs récits une vérité physique. Flaubert peut dire avec conviction «Madame Bovary, c’est moi», il n’en reste pas moins piégé dans son corps d’homme. Explorer sa propre chair de l’intérieur, sans s’éloigner des sujets qui tachent comme l’avortement, la sexualité, les règles, le poids ou les rendez-vous médicaux, c’est l’entreprise dans laquelle s’est lancée la journaliste et essayiste québécoise Catherine Voyer-Léger avec Prendre corps. Pas de pagination, pas de chapitres, mais une exploration désordonnée des douleurs et des plaisirs, des pleins et des creux, des histoires et des manques qui font un corps de femme.

Le livre s’explore au hasard, comme on passe de sa bouche à son flanc, du manque de souffle au point de côté. L’exploration du corps comme celle du livre exclut les chiffres pour les remplacer par les associations d’idées. Le corps pue, sue, souffre et crisse sous une écriture intime, qui n’a pas peur de l’autodérision. Ni recueil de poèmes ni essai, le texte est une suite de micro-récits dont l’addition assure la portée théorique et lui permet d’éviter l’ornière du simple témoignage.

L’homme comme étalon

Le lecteur attentif parcourt son propre corps, se demande comment le nommer dans ses tiraillements spécifiques et ses angoisses physiques. Habiter son corps, sous la plume de Catherine Voyer-Léger, est une chose étrange et familière, faite sans y penser et donc souvent mal. Les mots permettent de trouver les maux, «ça ne soigne rien, mais ça soulage». Le livre ne se donne pas avec l’assurance d’un «ceci est mon corps», mais l’inquiétude curieuse d’un «ceci est un corps», qu’il s’agit de s’approprier.

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Catherine Voyer-Léger n’est pas seule dans ces micro-récits. Elle s’y explore en compagnie d’amants (plus ou moins bienveillants), de mères (dont on hérite les traits et les malaises) et de médecins. La rencontre avec cette troisième catégorie est souvent vécue comme une souffrance: «Il sait sur moi des choses que je ne sais pas», il possède les mots. Les pages sur les visites médicales illustrent bien les discussions récentes sur la mécompréhension de la médecine occidentale pour le corps des femmes. Façonnée dans une société où l’homme est le modèle, elle a longtemps peiné (et a encore du mal) à entendre les douleurs spécifiquement féminines.

Maternité inconnue

Certaines pages relèvent de la poésie – comme ces presque haïkus sur le poids du monde ou sur la saleté – et le livre est ouvert par une épigraphe de Roland Barthes, maître incontesté du fragment, qui affirme que «même et surtout pour votre corps, vous êtes condamné à l’imaginaire». Pourtant, le livre n’est jamais aussi fort que lorsqu’il parle de la réalité et de la manière dont on s’y cogne et s’y abîme. Les pages sur le deuil de la maternité biologique sont saisissantes. L’absence d’enfant n’est pas ici une chose théorique ou regrettable, mais une manière négative de vivre son corps, la conscience que «le fœtus a un poids que je ne connaîtrai pas».

L’autre préoccupation qui se dessine en filigrane est celle du poids: rondeurs, formes, plis, pleins plus souvent que creux, et la violence qu’on leur fait subir. Sous la fragilité assumée de la démarche – on est loin du mouvements body positive et de sa méthode Coué – on sent poindre une souffrance mal réglée face à un corps qui déborde.

Papier de soie

L’effort de description est remarquable. Par exemple sur les menstruations: «C’est dur à expliquer. Un truc qui tire. On dirait que ça se passe au plus profond de toi. Dans un lieu auquel tu ne penses jamais d’habitude. On dirait que ça réveille tes angles morts du bas. Comme si on déchirait une membrane de papier de soie tout en poussant ton bassin.» Il y a dans ce livre une forme modeste de revendication, de nécessité d’empoigner le récit du corps féminin. D’où l’irritation de l’auteure «quand l’envie prend à quelqu’un qui n’a pas d’utérus de te convaincre que ça n’existe pas, cette douleur-là».

En cela, le livre est politique. Le corps dont on hérite porte des déterminations qui nous échappent. Etre femme, être Noir, être en situation de handicap, être grosse, c’est une réalité politique que le monde nous renvoie parfois violemment à la figure: «Aucun designer obèse n’a conçu quoi que ce soit avec une tablette intégrée.»


Catherine Voyer-Léger, «Prendre corps», La Peuplade Editions

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