Cinéma

Nora, histoire d'une apôtre du féminisme suisse

«L’Ordre divin» est la première fiction à se pencher sur l’introduction du suffrage féminin en Suisse, en 1971. La réalisatrice Petra Volpe signe un film enthousiasmant montrant comment une femme au foyer ordinaire va se muer, dans un village appenzellois conformiste, en militante ardente

Le 7 février 1971, 57,7% des mâles suisses se rendent aux urnes pour un scrutin historique. Près de 66% d’entre eux décideront finalement d’accorder le droit de vote aux femmes. Sur ce coup-là, on ne peut pas dire que la douce Helvétie ait fait œuvre de pionnière, même si sur le plan cantonal Genève, Vaud, Neuchâtel et Bâle-Ville autorisaient déjà le suffrage féminin depuis quelques années. Il y a cinq ans, le Lausannois Stéphane Goël racontait dans De la cuisine au parlement le long combat des Suissesses pour obtenir le droit de participer au débat démocratique. A travers des témoignages et des images d’archives édifiantes, il racontait un siècle de patriarcat, de machisme et de misogynie ordinaire.

C’est par le biais de la fiction que la réalisatrice italo-suisse Petra Volpe aborde aujourd’hui cette date clé de l’histoire politique helvétique. Personnage central de L’Ordre divin, Nora est une héroïne du quotidien comme il y en a eu des milliers à travers le pays. Femme au foyer non politisée, mais aspirant à autre chose que simplement élever ses enfants et servir son mari, voilà qu’elle va devenir, un peu malgré elle et sous l’impulsion d’une retraitée vindicative, la figure de proue locale d’un mouvement contestataire mal vu. Car Nora vit dans un village appenzellois – loin de la bouillonnante Zurich – où le féminisme est encore considéré comme une dangereuse maladie.

Entre drame et «feel-good movie»

Les premières minutes du film posent magnifiquement le cadre. Après un montage alerte résumant dans un joyeux kaléidoscope la révolution hippie, l’après-Mai 68 et l’avènement des contre-cultures, on découvre Nora dans sa grise campagne. Jupe de grand-mère, veste informe, fichu sur la tête: l’Appenzelloise n’a pas 40 ans, on dirait une retraitée. Quarante-cinq minutes plus tard, on la retrouvera en jeans moulant et le visage illuminé par une frange. Une métamorphose visuellement efficace, à l’image d’un long-métrage qui, au-delà de son ancrage politique, navigue entre feel-good movie et drame familial pour multiplier les personnages secondaires et les histoires imbriquées – une belle manière de dresser en filigrane le portrait sociétal d’un microcosme, la campagne suisse du début des années 1970 donc, vivant en vase clos, loin des tumultes du monde.

Il y a dans L’Ordre divin de beaux moments de comédie, comme lorsque Nora découvre lors d’un atelier New Age qu’elle doit être la propre maîtresse de son corps et peut se donner du plaisir toute seule, mais aussi des instants plus graves et douloureux. Alors qu’on pouvait craindre un film fourre-tout ne sachant trop que faire de ses bonnes intentions, le récit est admirablement tenu, d’une constante justesse. Tant dans le rire que l’émotion, Petra Volpe ne cherche jamais la surdramatisation facile.

Dans le rôle de Nora, cette femme qui s’étonnera elle-même de son audace, Marie Leuenberger est d’une extraordinaire droiture; dans celui de sa belle-sœur, une paysanne étouffée qui va soudainement prendre conscience qu’elle peut faire entendre sa voix, Rachel Braunschweig est tout autant convaincante. Les deux actrices ont d’ailleurs sans surprise été primées en mars dernier durant une cérémonie du Prix du cinéma suisse qui a également vu la réalisatrice récompensée pour son scénario. Plus récemment, c’est au Tribeca Film Festival de New York que le film a triomphé (Prix de la meilleure interprétation féminine, Prix Nora Ephron et Prix du public).

Encore du travail

Hans, constatant que sa femme n’est pas heureuse, propose de l’emmener en vacances sur la Côte d’Azur. Nora lui répond que tout ce qu’elle désire, c’est travailler et avoir le droit de décider elle-même de ce qui est bien pour elle. Dans une église, un curé assène que Dieu n’a pas voulu que la femme soit l’égale de l’homme. Quant au fils aîné de Nora, au diapason d’un autoritaire grand-père, il refuse de débarrasser la table, arguant qu’il est un garçon…

Il y a quelques dizaines d’années, les Suissesses n’avaient pas le droit de vote, et par extension, elles étaient nombreuses à ne pas jouir de libre arbitre dans leur vie privée. Inégalité des salaires, difficulté d’accès à des postes dirigeants, propension de la droite nationaliste à trouver que la place des femmes est à la maison: on est en 2017, et la partie n’est pas encore gagnée. L’Ordre divin parle d’hier, mais pas seulement. On «s’indigne des mauvais traitements infligés aux femmes dans le monde musulman, mais nos propres dysfonctionnements, pour lesquels il n’y a pas d’excuses, on les ignore», relève Petra Volpe.


L’Ordre divin (Die göttliche Ordnung), de Petra Volpe (Suisse, 2017), avec Marie Leuenberger, Rachel Braunschweig, Sibylle Brunner, Max Simonischek, 1h37.

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