Affaires intérieures

Le Nord et le Sud

La vision que les pays du Nord se font de la révolte arabe est fortement imprégnée des clichés qui se sont formés dans la longue histoire de leurs relations. Les clichés Nord-Sud continuent d’ailleurs d’inspirer la politique contemporaine

Les pays du Nord considèrent avec perplexité le soulèvement des sociétés arabes: sont-elles assez mûres pour se réorganiser raisonnablement? Les pays du Nord ont peur de la gabegie pétrolière, de l’islam, de l’afflux migratoire, du fanatisme. Les pays du Nord ont toujours peur de quelque chose.

La Flandre travailleuse est épouvantée par la Wallonie paresseuse, tueuse des finances de la Belgique. La Padanie industrieuse est tourmentée par la Sicile mafieuse. La Slovénie et la Croatie européennes sont catastrophées par les manières du Monténégro et de la Macédoine balkaniques. La Catalogne efficace appréhende les charges occasionnées par l’Andalousie attardée, la Suisse alémanique responsable s’inquiète de ce qu’il faudra endurer à cause de la Suisse romande étatiste. Et ainsi de suite.

Tous les Nord ont un Sud et trouvent des raisons de s’en plaindre. L’Allemagne fédérale, vertueuse, besogneuse et économe est en souffrance avec l’Europe du Sud, dépensière et indisciplinée. Elle cherche à imposer son corset budgétaire à l’Union, qui proteste. L’Allemagne refuse de «payer pour les autres». Depuis que le patron de la Bundesbank, Axel Weber, a renoncé à succéder à Jean-Claude Trichet à la tête de la Banque centrale européenne, la République fédérale est menacée d’y voir arriver Mario Draghi, le gouverneur de la Banque d’Italie. L’euro, ce néo-mark, piloté par un Italien? Comment vendre pareille perspective à l’opinion allemande après dix-huit mois d’admonestations contre la désobéissance fiscale et budgétaire du Sud?

Les points cardinaux n’ordonnent plus la géographie politique mondiale. L’Est et l’Ouest ont perdu l’intérêt qu’ils avaient l’un contre l’autre au temps des grandes confrontations idéologiques. Le Sud émigre en masse vers le Nord, qui à son tour développe ses quartiers dans le Sud. L’ordonnancement de l’espace hérité des deux derniers siècles ne rend plus compte de la réalité du monde d’aujourd’hui. Restent les préjugés, reliquats des opinions formées dans l’histoire des rapports de force entre les parties de la terre: le Nord s’étant emparé du Sud plus souvent que le contraire, il a acquis une image de puissance.

Les climats ont ajouté aux stéréotypes: les vacances sont au Sud, le travail au Nord. La bonne vie est avec la chaleur, la mer, la détente, la dépense, le farniente – ne rien faire. La vie accomplie est avec le froid, l’assiduité, l’épargne, l’effort pour surmonter l’hiver et le rideau des brumes.

L’archaïsme des poncifs garantit leur survie. Ils servent de repères familiers quand les événements culbutent l’ordre des choses. Ils protègent contre l’invraisemblance de la nouveauté. Les Arabes peuvent-ils être libres, les Grecs honnêtes devant le fisc, les Wallons économes, les Turcs inconquérants? Et ainsi de suite.

La nouveauté n’en transgresse pas moins les lieux communs. Des manifestants de la place Tahrir portent des pancartes de solidarité avec les fonctionnaires du Wisconsin qui occupent le Capitole, à Madison, pour protester contre le démantèlement du système de négociation collective. Si les Cairotes se prennent pour des Madisoniens et les Wisconsinois pour des Egyptiens, où est le Nord, où est le Sud?

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