Spectacle

«Normal» de Guilherme Botelho: sept danseurs sublimes en chute libre

Avec «Normal», créé au Forum Meyrin, le chorégraphe offre une prodigieuse traversée, éloge à bout de souffle de l’endurance. Un spectacle à rattraper de toute urgence en mars à Monthey

Mais comment font-ils pour ainsi tomber et se relever? Comment résistent-ils à ces chocs en cascade? Comment parviennent-ils à faire bloc, aspirés par le sol, gisant une seconde, avant de retrouver l’aplomb? Au Forum Meyrin jusqu’à samedi, le chorégraphe Guilherme Botelho et ses danseurs ont offert un spectacle sidérant, celui d’un bataillon de garçons et de filles mille fois K.-O., mille fois renaissant, sonnés, mais jamais abattus, comme s’il y avait dans ce Normal – titre d’une création mondiale qu’on espère voir tourner – un principe de vie en lutte avec la pulsion de mort, comme si tenir debout n’allait jamais de soi en réalité.

Pourquoi est-on aussi vite saisi?

Pourquoi Normal saisit-il tant? Il faudrait d’abord parler syntaxe. Celle choisie par Guilherme Botelho est élémentaire, c’est sa pureté. Sur une scène nue se dressent en préambule sept jeunes gens, qui en robe vert bouteille, qui en trench-coat court façon agent double, qui en chemise estudiantine. Ils sont beaux dans leur ardeur statufiée, imperméables à l’ondée musicale qui balaie le tableau. Mais une demoiselle à pull rouge tombe à la renverse. Trois secondes à mordre la ouate d’un songe. Et elle est déjà debout. Un camarade suit la même pente qu’elle. Le mouvement est donné: il ne cessera pas pendant une heure.

Clarté de la syntaxe, donc. Guilherme Botelho et la compagnie Alias brillaient naguère dans l’antichambre du psychanalyste. Chacune de leurs pièces était un aperçu drôle à la manière de Woody Allen de nos débâcles existentielles, des romances qui finissent en queue de poisson, des ados qui dressent des barricades imaginaires. Depuis Sideways Rain en 2010, cet artiste brésilien établi à Genève privilégie une verve graphique et allégorique à la fois. La beauté de Normal tient à ça, justement: à son pouvoir d’évocation.

En septembre 2016: Guilherme Botelho, la possibilité d’une ligne

Une pythie mutine

Ce qui fascine, c’est aussi bien la cohésion époustouflante d’un groupe qui chute comme un seul homme que le champ de pensée que ce mouvement inexorable ouvre. Les danseurs vivent l’espace en troupe, de biais d’abord, de face à présent, de dos soudain, ramenés à la page blanche de leur être par les modulations électroniques du compositeur Fernando Corona. D’une variation à l’autre, des individus dévoilent le théâtre d’une angoisse primordiale où règne pourtant l’instinct de survie. C’est Atlas portant à bout de bras la Terre. Ou Sisyphe poussant son rocher sur la pente de ses espoirs. Ou le légendaire Mohamed Ali sur le ring de ses colères.

Normal célèbre la folle endurance de notre humanité. Jusqu’à cette apothéose: l’apparition filmée d’une poétesse d’un autre âge, l’écrivaine polonaise Wisława Szymborska, Prix Nobel de littérature en 1996. Elle médite en pythie mutine sur le destin des hommes. De son histoire, on ne dira rien, sauf que c’est un sommet de dérision. On soupçonne Guilherme Botelho d’avoir conçu Normal comme un écrin pour cette perle de l’esprit. Un bonheur de chute.

En octobre 2014: L’origine du monde selon Guilherme Botelho


Normal, Monthey, Théâtre du Crochetan, 26 mars.

Publicité