Cinéma

«Nos batailles», une chronique de la solitude paternelle

Le jour où sa femme part sans crier gare, un ouvrier doit concilier vie de famille et vie professionnelle dans un film âpre et sombre, mais débordant d’humanité

Olivier (Romain Duris) est contremaître dans une entreprise de grande distribution (dont le modèle serait Amazon). Délégué syndical, il se bat énergiquement contre les injustices professionnelles, comme le licenciement d’un collègue vieillissant, et accuse rudement ses échecs. Il est marié, père de deux jeunes enfants et, trop préoccupé, ne remarque pas que sa femme, Claire, s’étiole. Elle est vendeuse dans une boutique d’habits et le jour où, le 15 du mois, une de ses amies n’a plus les moyens de se payer une robe, elle pleure. Elle n’en peut plus de cette vie où l’on trime pour des salaires de misère. Sans crier gare, sans un mot d’explication, elle s’éclipse, laissant son conjoint se débrouiller…

En 2015, Guillaume Senez signait Keeper, sur un adolescent confronté à la paternité. Ce premier film revendiquait trop bruyamment le réalisme social et marchait trop évidemment sur les traces des frères Dardenne pour convaincre pleinement. Corrigeant le tir, le réalisateur belge propose avec Nos batailles une approche à la fois chorale et intimiste. Au désarroi d’Olivier, anéanti par la désertion de Claire, soudain confronté à la solitude et à des responsabilités parentales inattendues, s’oppose la solidarité de la famille au sens large, une mère et une sœur dévouées, une baby-sitter généreuse, une collègue au grand cœur.

Convictions humanistes

Engoncée dans la pénombre d’un hiver sans fin, découpée en séquences qui laissent travailler l’imagination et font sentir le lent passage du temps, cette chronique de la précarité sentimentale et économique met en scène des personnages formidablement vrais et rappelle que le vrai courage est celui qu’il faut pour affronter la vie quotidienne – Nos batailles autrement dit. Le film renvoie à La loi du marché ou En guerre, les manifestes de guérilla économique de Stéphane Brizé, dont il partage les convictions humanistes, sans renoncer à une forme de légèreté.

Au cours de sa carrière, Romain Duris a été agaçant plus souvent qu’à son tour. Dans Nos batailles, il tient un de ses meilleurs rôles. Il fait montre d’une retenue inquiète, d’une pudeur et d’une fragilité bouleversantes. Il est émouvant et juste, comme Laetitia Doesch: cette habituée des rôles de pimprenelle écervelée (Jeune femme) met une sourdine à sa dinguerie pour camper Betty, la sœur d’Olivier, une célibataire douce et folâtre, intermittente du spectacle un peu paumée.

La complicité entre le frère et la sœur traverse un bref orage, une engueulade qui se résorbe aussitôt. Dans un élan de tendresse, ils dansent ensemble sur Le paradis blanc. Quand Michel Berger chante «On n’arrive plus à distinguer/Le blanc du noir/Et l’énergie du désespoir», la mélodieuse ritournelle paraît exprimer la nature d’un film qui refuse tout manichéisme, tout jugement, toute morale et qui, au happy end tant espéré, préfère une envolée belle vers le sud et la pérennité de l’espoir.


Nos batailles, de Guillaume Senez (France, Belgique, 2018), avec Romain Duris, Laetitia Dosch, Laure Calamy, 1h38.

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