LE HÉROS. Depuis sa première projection, le 1er mai 1941 à New York, Citizen Kane est régulièrement cité comme le plus grand film de l'histoire du cinéma. Du moins recense-t-il, et épuise-t-il, toutes les possibilités de l'écriture cinématographique. Portrait de Charles Foster Kane, pathétique magnat de la presse dont l'ascension et la chute sont racontées en flash-back successifs, ce chef-d'œuvre, qui a, selon François Truffaut, influencé tout ce qui compte dans le cinéma, fut le premier film d'Orson Welles. Réalisateur et coscénariste, Welles incarne également le personnage à tous les âges de la vie. Lui-même avait alors seulement 25 ans.

LE MODÈLE. A la une de Time Magazine à 23 ans grâce à ses performances radio, notamment sa relecture de La Guerre des mondes qui terrifia l'Amérique, Orson Welles débarque à Hollywood avec un contrat jamais vu: deux films à tourner dans la plus totale liberté. Avec arrogance, le jeune prodige se jette sur une idée du scénariste Herman Mankiewicz: raconter la vie de William Randolph Hearst, intouchable patron de presse de 75 ans dont l'empire fait et défait les réputations des Américains depuis les années 20. Apprenant l'existence de ce projet, Hearst tentera tout pour l'annihiler et y parviendra en partie: sous sa pression, quantité de salles ne programmeront pas le film, qui sera un échec commercial et précipitera la carrière de Welles dans des tourments tels que chacun de ses films suivants, ou presque, sera charcuté ou inachevé. «Vous pouvez écraser un homme avec le journalisme, pas avec un film», avait déclaré Hearst pour expliquer pourquoi il avait choisi de construire un empire de gazettes à scandale plutôt que de films.

LEURS DIFFÉRENCES. Un rien séparait Kane de Hearst, un rien qui a provoqué l'ire de Hearst et dont Welles s'est ensuite publiquement repenti: le traitement infligé à Marion Davies, une actrice, maîtresse du magnat et présentée comme ivrogne et sans talent. La légende veut que «Rosebud», le fameux mot prononcé par Kane, soit le surnom donné par Hearst au clitoris de sa protégée! Quoi qu'il en soit, Citizen Kane, portrait d'un génie et de sa déchéance, aura raconté tout autant la vie de Hearst que celle de Welles.