LE HÉROS. Nasr Eddin est petit, bigleux et moche. Il porte la barbe et un immense turban. Sa femme est insupportable, son âne borné. A moins que ce ne soit l'inverse. Lui est idiot et spirituel, grivois et philosophe, couard et subversif. Il fait l'appel à la prière et enseigne à l'école coranique du village; on le nomme hodja en Turquie, mollah en Perse. L'homme, pourtant, se fout des lois terrestres et de celles de l'Islam. Hurluberlu effronté, bouffon sublime, Nasr Eddin dépose un filtre d'absurdité entre lui et le monde. Lorsque Khadidja, son épouse, le réveille en pleine nuit pour qu'il fasse décamper un voleur, il répond: «Attends, s'il trouve quelque chose à nous prendre, je lui ferai rendre. Ce sera toujours ça de gagné.»

LE MODÈLE. S'appelait-il vraiment Nasr Eddin, «gloire de la religion»? Il semble, en tout cas, avoir vécu en Turquie, au XIIIe siècle. A Akshéhir, en Anatolie, un tombeau porte son nom. On peut y lire les dates de l'égire 605-683. Le caveau est vide. On dit qu'il remplace un édifice plus ancien: quatre colonnes, une coupole et un énorme cadenas fermant une porte qui ne donne sur rien, les trois autres façades n'existent pas. Les pèlerins, selon la légende, ont pour coutume d'éclater de rire en passant devant la sépulture. Nasr Eddin Hodja aurait étudié la théologie à Konya, ville du centre de la Turquie, ancienne capitale de l'empire seldjouke, refuge des derviches tourneurs. On lui prête les métiers de juge, de muezzin, d'instituteur, de prédicateur ambulant et de paysan.

LEURS DIFFÉRENCES.

Le véritable Nasr Eddin n'aurait pas dépassé l'Anatolie, son double voit beaucoup plus large. Ses péripéties sont racontées d'Albanie jusqu'en Mongolie, avec ajustements et variantes locales. On l'appelle Joha au Maghreb et en Egypte, Appendi en Asie centrale. Nombre de ses histoires le font côtoyer l'affreux Timour Leng (Tamerlan). Une hérésie, puisque les deux hommes auraient vécu à quelque cent ans d'intervalles. «On peut penser que le passage de l'envahisseur laissa un souvenir si cuisant que Nasr Eddin se vit confier post mortem la tâche de faire oublier l'avanie - ou de la rendre au moins supportable à la fière mémoire des Turcs», avance Jean-Louis Maunoury, inconditionnel compilateur des Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja (Ed. Phébus). Et le fou du village de rembarrer sans cesse le tyran ouzbek. Si Samarcande est tout entière dédiée au souvenir de l'empereur boiteux, à Boukhara, une statue rend hommage à Nasr Eddin Hodja.