Avec Hinter den sieben Bergen (Derrière les sept montagnes), Franz-Xaver Nager et Christoph Baumann poursuivent leur recherche d'une nouvelle forme de théâtre. A mi-chemin entre l'opéra et le théâtre parlé, leur troisième pièce, créée dimanche au Théâtre de Lucerne, est la suite logique d'un processus entamé en 1993 à Altdorf, avec le Festspiel Attinghausen. Cette fois-ci, le librettiste et le musicien ont troqué le dialecte contre le hochdeutsch, et les acteurs amateurs contre des professionnels. Récit d'une création pas comme les autres.

Le Temps: Votre pièce est-elle une adaptation du fameux conte de Grimm?

Franz-Xaver Nager: Non, Blanche-Neige et les sept nains n'est que de la matière dans laquelle je puise. Pour chacune de mes pièces, je pars d'un problème d'actualité. Cette fois, je me suis intéressé au phénomène du retour à des valeurs conservatrices: aujourd'hui, en contre-réaction aux tendances libérales et individualistes du XXe siècle, la pensée réactionnaire fleurit à nouveau. Je me suis donc demandé comment j'allais illustrer cela sur scène. Et je suis tombé sur Blanche-Neige. Mais Hinter den sieben Bergen, c'est du Grimm à l'envers: la pièce adopte le point de vue des sept nains, non celui de Blanche-Neige. Celle-ci symbolise l'autre, l'inconnu. Elle ne fait que chanter (des airs tirés du Guillaume Tell de Gioachino Rossini, ndlr), elle ne parle pas. Les sept nains sont complètement fascinés par sa voix.

– Vos nains vivent dans la montagne, dans une communauté fermée et truffée de rituels. Leurs valeurs sont «le confort, la sécurité et la camaraderie», comme dit l'un d'eux. En inventant ces personnages, avez-vous pensé à la Suisse?

– Bien sûr, mais cela peut s'appliquer aussi à d'autres situations. Les nains sont certes une métaphore du côté poussiéreux et peu ouvert de la Suisse, que je dénonce. Mais il est également possible d'y voir la Serbie, par exemple, ou d'autres communautés plus petites comme une secte, un chœur d'hommes d'une petite ville de campagne, ou encore une fanfare municipale. Ces microsociétés ont toutes en commun leur caractère statique et figé. L'arrivée de Blanche-Neige bouleverse les sept nains, ils n'arrivent pas à l'accepter et finissent par la tuer.

– «Hinter den sieben Bergen» n'est pas un opéra ni une pièce de théâtre. Et ce n'est pas une comédie musicale non plus…

– Heureusement! Je déteste les «musical». Ils m'ennuient, puisque tout y est prévisible. Une chanson suit un passage parlé, puis revient une chanson. Et ainsi de suite. Mais dès qu'on s'éloigne de ce modèle inintéressant, on se heurte à un problème: sur scène, inévitablement, la musique étouffe le théâtre, et celui-ci dérange la musique. A l'opéra, on ne comprend jamais rien au texte. Et au théâtre, la musique ne joue souvent qu'un rôle mineur, illustratif. Travailler avec ce conflit est une de mes préoccupations majeures.

– Comment l'avez-vous résolu en l'occurrence?

– Christoph Baumann et moi avons trouvé une solution simple: au début de la pièce, le texte domine. La musique commence tout doucement, et au fur et à mesure que le spectacle progresse, elle reprend le dessus. A la fin, les acteurs ne parlent presque plus. Mais il y a des exceptions: les trois interludes par exemple sont entièrement instrumentaux. Ils symbolisent les nuits – une par acte –, où les sept nains fantasment, où leur inconscient s'éveille. Cela ne peut s'exprimer sans paroles.

– Quel rôle attribuez-vous à l'improvisation?

– Elle intervient à deux niveaux. D'abord, c'est un instrument de travail pour les acteurs: lors des répétitions, nous avons modifié le texte quatre ou cinq fois avant d'arriver à la version actuelle, qui n'est d'ailleurs pas définitive. Quant aux musiciens (trompette, trombone, clarinette, alto, accordéon, guitare électrique, piano, basse et batterie, ndlr), c'est un moyen d'expression intégré au spectacle: à certains moments, ils improvisent. D'autres parties de la partition sont entièrement écrites, comme les arrangements des airs de Rossini.

Hinter den sieben Bergen, de Franz-Xaver Nager et Christoph Baumann. Luzerner Theater, du 28 au 30 septembre et les 23 et 24 novembre. Rés. au 041/210 66 18/19.