Il y a Heidi à Grand Central Station. Assiégée par les receleurs de Ricola, dealers de chocolaterie et cheminots de locomotive miniature, l'héroïne aux joues potelées pose à horaire régulier pour les voyageurs new-yorkais de retour en banlieue. La Suisse, en tout petit. Avec les montagnes, les bonbons et les montres: l'image d'Epinal, précisément, que Swisspeaks (lire LT des 27 février et 1er mars) aimerait traiter d'une manière plus distanciée. Et qui, pour les artistes helvétiques exilés sur la Pomme, tient du vieux souvenir expulsé.

Dans son appartement downtown, au 34e étage d'un immeuble dont la vue plonge sur le chantier de Ground Zero, Olaf Breuning travaille justement à un film, dont un chapitre a été tourné en Suisse. Dans un jacuzzi immergé parmi les neiges alpestres, un homme engloutit du champagne par litres, jusqu'à en régurgiter l'intégralité avec fracas. L'artiste schaffhousois, 32 ans cette année, vit à New York depuis trois ans. Sous contrat avec une galerie de prestige, il appartient à une génération pour qui l'idée d'appartenance nationale paraît invalidée par le global.

Un peu plus tôt, dans un café simili-viennois des parages où les valses inondent la conversation, Olaf Breuning sirote un chocolat. Il bisque contre des voisins patriotes dont la bannière étoilée gifle sa fenêtre dès l'aube. «Beaucoup d'artistes s'installent à New York parce qu'ils considèrent la ville comme le centre absolu de la création. Moi, j'y ai plutôt trouvé l'anonymat et la concentration.» Huit heures par jour, dans son studio perché, il élabore des saynètes filmées, mix de série B, de porno et de violence métropolitaine.

Huit heures par jour, elle gravit les touches d'un clavier droit. Installée à Brooklyn depuis 1997, la Vaudoise Sylvie Courvoisier, 34 ans, dit avoir déménagé pour des raisons sentimentales. Mariée au violoniste Mark Feldman, la pianiste se souvient de ses premiers mois à New York. Durs. «Je trouvais la ville lourde, je ne connaissais personne. J'attendais que le téléphone sonne. Cette période de relative solitude m'a permis de me focaliser totalement sur ma pratique.» Aujourd'hui intégrée à la scène d'avant-garde – celle qui gravite autour de John Zorn – elle a trouvé une communauté qui lui faisait défaut lorsqu'elle vivait en Suisse.

«Je n'attendais rien de cette ville. Je dirais qu'elle m'a surtout appris à démystifier le rôle de l'artiste. Ici, la musique est un métier, une manière de survivre. On ne se gargarise pas de mots, on joue.» Un pragmatisme, une remise en question de la notion de confort que tous les artistes suisses rencontrés mentionnent. Quand il a débarqué à Manhattan, après avoir étudié à Boston, Christian Marclay a découvert une île plus bohème que celle de Sylvie Courvoisier. En 1977, New York en pleine ère punk. Tourneur de platine et artiste visuel, le Genevois la décrit comme une ville addictive.

A l'époque, il vivait dans un appartement du Village, pour 250 dollars par mois. Il ne fréquentait pratiquement pas de New-Yorkais de souche. Tous en exil, venus du Japon, du Brésil, d'Europe, attachés à bâtir une nouvelle modernité transnationale. Désormais locataire d'un loft au vide calculé, situé à deux pas de Wall Street, il a vu la transformation de son panorama. «Il faut toujours plus d'argent pour vivre au centre de cela. A mon arrivée, New York m'a poussé à me dépasser. Je ne savais jouer d'aucun instrument. Où aurais-je pu devenir musicien ailleurs qu'ici?»

New York comme vecteur de transformation, de révélation de soi, Sylvie Courvoisier le dit bien: «Ici, les chauffeurs de taxi jouent mieux que toi. Alors, forcément, cela te motive. A New York, en tant que musicienne, je me suis sentie enfin normale.» Un peu plus au nord sur la 39e Rue, dans un atelier où la lumière réverbérée par les gratte-ciel éblouit des tableaux monochromatiques, Rudolf De Crignis parle lui aussi de libération.

Né à Winterthour au début des années 50, il se souvient de ces salles vides lors de sa première visite dans l'antre insulaire, où les peintures d'Ad Reinhardt rebutaient le public new-yorkais. Elles lui ont changé la vie. «Je me situais plutôt dans la mouvance des artistes conceptuels, je faisais des performances. Et puis je suis revenu avec l'idée de peindre.» De 9 heures du matin au coucher du soleil, toujours à la seule lumière du jour, il attaque des toiles dont les infimes nuances ne se lisent que derrière ces fenêtres-là.

Rudolf De Crignis ne voit plus la marée minérale qui encercle sa chambre de travail; sa peinture est la très exacte antithèse du spectaculaire architectural. «Il faudrait être très fort pour entrer en compétition avec cette ville. J'ai peut-être élaboré ma peinture minutieuse, concentrée, comme une réponse à la débauche visuelle de New York.» Après le choc, après la fascination, ils parlent de mise à distance. La cité-pieuvre, trop universelle, rapide et péremptoire, accouche d'œuvres qui subliment cette arrogance.

Le parcours de Nicolas Rossier, de ce point de vue, signifie beaucoup. Pour le voir, il faut gravir les marches d'un immeuble dartreux sur Broadway. Là, dans la pièce qui abrite sa maison de production Baraka, le réalisateur genevois fabrique des documentaires frondeurs. «Je veux parler de ce qu'on ne voit pas.» Entré en New York il y a quatre ans pour étudier la réalisation et le métier d'acteur, il a choisi de s'installer derrière le viseur. «Je préfère garder le contrôle.»

Au départ, il rencontre un poète-clochard, dans un parc. Le vieux s'approche de lui, une cloche en main, et l'alpague: «Sonne la cloche, fais un vœu.» Nicolas Rossier décide d'en faire un film, intitulé La Vie est un rêve. «C'était une figure si insolite, il m'a aidé à évacuer certains des clichés que je pouvais avoir sur l'Amérique.» Après le 11 septembre, il choisit de traiter l'événement par la bande. Son nouveau documentaire, intitulé Brothers & Others, évoque l'impact des attentats sur la communauté arabe et musulmane aux Etats-Unis.

«Cela m'a aidé à digérer les événements. J'ai besoin de ce recul. Au fil du temps, j'ai appris que je devais aussi m'éloigner de Manhattan, partir pour quelques jours à la campagne. Sinon, cela devient dangereux pour mon moral.» New York menaçante. Pour Grégoire Maret, cela ne fait pas un pli. Arrivé à pas 20 ans pour étudier l'harmonica dans une école de jazz, il y est encore. Plus actif que jamais.

A 27 ans, le Genevois n'a jamais autant travaillé. Pour dire vite, Cassandra Wilson, Charlie Hunter et Steve Coleman le convoquent régulièrement. L'année dernière, pourtant, il ne savait pas s'il allait rester. Dans son appartement surchauffé de Brooklyn, il raconte la chute des contrats après le 11 septembre. Il rit de ce squat glacial où il a un temps vécu. «Un jour, j'ai su que la musique allait être ma vie. Et rien n'aurait pu m'en ôter l'envie.»

Nicolas Rossier résume en une phrase: «Il y a peut-être des gens aigris ici mais comme ils sont toujours poussés en avant, ils ne s'en rendent pas compte.» Qu'ils soient arrivés dans les années 70 ou il y a trois ans, ils ressentent la même énergie indescriptible. Dans ces allers et venues, entre la fascination et le rejet, ces artistes suisses qui vivent à New York ne pensent qu'à une chose. Demain.