Ses cendres ont rejoint les eaux de la Garonne, «ce tapis roulant, la grande personne dont je suis l'enfant». Claude Nougaro, quelques jours après avoir rendu l'âme le 4 mars dernier et après des funérailles émouvantes à Toulouse et à Paris, divaguait une fois de plus. Au sens marin du terme, à 74 ans. A titre posthume, voici donc aujourd'hui son chant du cygne, La Note bleue. Un linceul de jazz, d'airs aux souffles chauds et de mots gourmands qui paraît chez le saint des saints, cette «Olympe du jazz» qu'est le label Blue Note depuis 1939.

La vénérable maison qui a gravé les sillons de Miles Davis ou John Coltrane recueille non pas un chanteur de jazz mais un conteur ayant toujours été à la croisée de la note bleutée et du verbe. Un «motsicien» ou «homme aux semelles de swing» qui, comme les jazzmen avec les sons, s'est approprié à sa manière singulière les richesses du vocabulaire. Entre onomatopées et allitérations. Ici, il n'oublie pas de rendre hommage au passage aux figures qui l'ont inspiré. Au fil de La Note bleue, réalisé avec l'étroite complicité du musicien Yvan Cassar, ce sont Louis Armstrong, Thelonious Monk et «Maître» Herbie Hancock – à travers un texte-valise sur le célèbre thème «Cantaloup Island» –, qui jaillissent.

Nougaro, entré en chanson autant par amour pour la trompette d'Armstrong que la force tranquille des couplets de Piaf, n'aurait pas davantage osé passer sous silence sa passion précoce pour la bossa-nova. Alors l'artiste qui a beaucoup joué sur ses racines hybrides et butiné à plusieurs sources musicales dispose dans son testament un instrumental («Bidonville») d'une figure-clé de la musique brésilienne: Baden Powell.

Des chansons graves et pleines de sève

Si Nougaro chante encore une fois son épitaphe idéale, «Dansez sur moi, dansez sur moi le soir de mes funérailles/Que la vie soit feu d'artifice et la mort un feu de paille», cette ultime transe discographique ne paraît pas toujours si macabre. La Note bleue débute au bord de «L'eau douce» où l'«On peut s'asseoir en l'écoutant jazzer/En cascadant sur les pierres usées». Nougaro aimait à proclamer «Je n'écris que d'après mon vécu» et se devait encore de révéler l'éternel vague à l'âme qui l'a tenaillé. Impénitent exorciste de ses démons intérieurs dans un répertoire qui court désormais de 1959 à 2004, l'Italo-Occitan délivre dans cet esprit deux textes d'une poésie lumineuse: «Bonheur (tu nous fais souffrir)» et «L'espérance en l'homme». Chansons graves et philosophiques paradoxalement pleines de sève, à l'image d'une œuvre vibrante portée par son timbre à la fois chaud et rocaille. Cette voix «aimantante» aux tonalités miroitantes évoque aussi les mémoires de Gainsbarre et de Jean-Roger Caussimon, auteurs majeurs d'une francophonie ouverte sur les musiques du monde. «Le troubadour baroque» injecte également une touche classique en duo avec la soprano Natalie Dessay sur «Autour de minuit». Et le fils d'un chanteur d'opéra et d'une professeure de piano italienne, marieur déjà du jazz et de la java, de boucler ainsi une autre boucle. Avec son enfance.

Cet épilogue chanté, Nougaro aurait souhaité l'appeler L'espérance en l'homme d'après Christian Laborde. Le journaliste et ami («son frère de race mentale») a réactualisé son ouvrage La Voie royale et signé l'épais livret de la première intégrale studio consacrée à Nougaro qui, curieusement, n'existait pas. Il a suivi l'évolution de ce dernier enregistrement inachevé, débuté à l'automne 2002 et terminé au domicile parisien du chanteur de «Nougayork» affaibli par son cancer. «L'ivre de mots» n'a pas eu le temps de déposer sa voix sur les nouvelles moutures d'«Armstrong» et «Bidonville», qui resteront à jamais à l'état d'ébauche musicale. Entre reprises de classiques et chansons

inédites aux orchestrations feutrées, La Note bleue tire sa première révérence sur l'emblématique «Toulouse», joué lors des doubles obsèques de Nougaro. Avant que «Je voudrais écrire», titre caché, ne conclue dans un souffle et sans musique: «Je marche à petits pas au bras de mon cancer/D'un certain côté parfois ça sert/C'est pas si con, Coco, quand on se dit chanteur/De mourir d'un concert du pancréateur […] J'ai envie d'écrire, mais je ne sais pas quoi/La mort, je l'avoue, me laisse coi».

La note bleue (Blue Note/EMI). Intégrale studio Nougaro (14 CD, 1 DVD et un livret de 100 p., dist. Universal).

Livres: rééditions de L'homme aux semelles de swing, La voix royale de Christian Laborde (Fayard/Chorus).

Concert: Du jazz à la java, hommage à Nougaro au Théâtre le Caveau, Genève. Sa 11 déc. à 20 h 30. (Rens: http://www.lecaveau.ch)