Umberto Eco

On dirait un grand chat agile, malgré son embonpoint. L’œil est d’une vivacité extraordinaire, très malin au-dessus de la moustache; l’esprit prêt à bondir, à exécuter loopings et sauts périlleux verbaux. Il sirote, impérial, un whisky: «Dépêchez-vous de poser vos questions. Si vous attendez trop, je serai saoul», lance-t-il, narquois. L’entretien commence. Je tente l’italien. Il a l’élégance et l’amabilité de glisser rapidement vers le français. A l’aise, brillant. Peut-être ses derniers livres (on le rencontre ici pour Le Cimetière de Prague qui vient de paraître en français chez Grasset) ne sont-ils pas aussi impressionnants que Le Nom de la Rose ou Le Pendule de Foucault… Mais l’intelligence, elle, fait des étincelles à chaque instant. Et on repart ivre de savoir et heureux.

Printemps arabe

«Ces écrivains, que ce soit Alaa El Aswany, Khaled al-Khamissi ou Baha Taher, dans leurs romans, depuis des années et des années, n’arrêtent pas de dénoncer la dictature, préparant le terrain à la révolution. Et au moment où ça arrive, ils ne peuvent plus écrire. Ils descendent dans l’arène pour passer du côté de l’action. Le rôle des écrivains comme intellectuels en Egypte est immense. Ils ont été des tribuns. Ils ont pris la parole devant des foules. C’était beau de voir ces écrivains épuisés, du matin au soir, présents dans les rues, dans les manifestations, et qui ne pouvaient plus écrire à ce moment-là, parce qu’ils voulaient être dans l’action. Avant, ils agissaient par l’écriture. Là, ils quittent l’écriture pour passer à l’action. Ils disent: je ne peux pas écrire, j’agis!», raconte avec passion, Lisbeth Koutchoumoff, autre lectrice vagabonde, qui rentre du Caire.

India International Centre

Numéro spécial «Inde» à réaliser. Vous voici à New Delhi pour rencontrer des écrivains. Nous logeons à l’India International Centre (I.I.C.), club, hôtel, restaurant, salle de spectacle et bibliothèque au bord du Lodhi Garden aux grands tombeaux moghols où chantent les oiseaux. Tarun Tejpal, en homme pressé, nous donne rendez-vous à la rédaction de son journal à l’autre bout de la ville. Mais presque tous les auteurs qui nous intéressent sont membres du club I.I.C. Dès qu’ils apprennent que vous y logez, ils vous donnent rendez-vous sur place. Et vous devez insister pour pouvoir sortir de votre cage dorée et leur rendre visite en ville.

Orphelin

Inde. La nouvelle tombe pour vous, en pleine nuit. Insomnie, décalage horaire. Isabelle Martin qui, si longtemps, a pris soin de la critique littéraire dans ces pages, n’est plus. De Delhi, de si loin, c’est un rivage entier qu’il faut soudain, mentalement, quitter. Une certaine idée de la littérature, une exigence, une histoire longue et marquante, tout à coup disparue. Sentiment d’être orphelins devant des pages blanches qui seront encore à inventer. Et c’est la littérature qui renoue le lien. Ses dernières volontés, magnifiques, ont été d’inviter ses proches et ses collègues à venir choisir, après sa disparition, quelques livres de sa bibliothèque… Et me voici, lisant, dans son souvenir, Les Notes de chevet de Sei Shônagon.

Nuits d’été Limonov d’Emmanuel Carrère. Vous recevez l’ouvrage au début de l’été, vous l’ouvrez pour voir; vous ne le lâchez plus. Arrivé au bout, vous vous dites: il faut rencontrer l’auteur. Vous prenez rendez-vous. Puis vous reprenez vos lectures – tous ces livres paraîtront en septembre. Vous êtes prêt à être séduit, à découvrir, à trouver mieux. Mais non, rien. Jamais plus, durant tout l’été, vous n’éprouverez de nouveau un tel enthousiasme… Même si de petites joies – comme Un Eté sur le magnifique de Patrice Pluyette (Ed. du Seuil) ou Rouler de Christian Oster (Ed. L’Olivier) – accrochent un lampion ici ou là.

La rue Gallimard

Paris. Deux interviews prévues le même après-midi, rue Sébastien-Bottin, devenue rue Gallimard en 2011 pour le centenaire de la maison d’édition. Le premier à se prêter à l’interview, Gilles Philippe, qui fait entrer Duras dans la Pléiade, attend dans un bureau vaste et splendide. Hautes fenêtres donnant sur un jardin intérieur, canapés, fauteuils, lambris, bureau de bois précieux, bibliothèques. C’est aussi là qu’a lieu l’interview suivante: «C’est drôle, nous sommes dans le bureau de Claude, de Claude Gallimard, s’exclame Annie Ernaux en arrivant. Je l’ai rencontré bien des fois ici». Et de rire à l’évocation de la nouvelle adresse de Gallimard. On ne pourra plus dire, «la Maison de la rue Sébastien-Bottin». Les journalistes ont perdu une périphrase.

Twittérature

«Le danger, c’est moi. Méfiez-vous, je suis romancier.» A priori, rien de plus éloigné du roman que le tweet. Pourtant, en février dernier, Régis Jauffret a découvert Twitter. Et quand un tweet est écrit par quelqu’un qui sait écrire, tout change. Poétique, aphoristique, sarcastique, Régis Jauffret s’est bien amusé. Il a twitté par épisodes, parfois même en anglais, twittant suivant sa veine absurde, drôle et acide: «Quand le salon du livre sera numérique. On signera les mains des lecteurs». Cette déferlante de «gazouillis» s’est tue à la mi-août… Plus rien. Silence radio jusqu’au 12 novembre pour reprendre – tiens, tiens – avec: «Sortie de mon roman Claustria inspiré par l’affaire Fritzl le 19 janvier aux éditions du Seuil». Un tweet suivit d’un autre: «Lisez sur ce que vous voulez mais lisez».