La première fois que Max Engammare nous a appelé, c’était il y a un peu plus d’un an. En octobre 2020, plus précisément:

«– Bonjour, M. Simon. J’ai fait une découverte intéressante à la Société de lecture à Genève.

– Vous piquez ma curiosité… De quoi s’agit-il?

– De notes manuscrites inédites de Calvin. Mais ne dévoilons pas l’affaire tout de suite. J’ai encore quelques petits détails à régler.»

Nous sommes maintenant le 4 décembre 2021. Les vagues pandémiques no 2, 3 et 4 ont effectué leurs sacs et ressacs depuis ce coup de fil; la cinquième monte. L’enquête menée par Max Engammare, elle, est aujourd’hui arrivée à son terme. Nous allons vous la raconter.

Max Engammare est le directeur des Editions Droz – «Livres d’érudition», dit fièrement, gravée en lettres d’or, la plaque de granite noir qui vous accueille lorsque vous arrivez devant le siège de la maison, à la rue Firmin-Massot, à Genève. Max Engammare est aussi un éminent spécialiste de Calvin, chercheur impénitent et auteur d’un nombre astronomique de publications (livres et articles scientifiques) sur le réformateur genevois.

Fonds inestimables

Retournons dans le passé. Pas très loin, jusqu’en en 2019. Cette année-là, les Editions Droz fêtent, avec un peu de retard, les 70 ans de leur installation à Genève – elles ont été fondées en 1924 à Paris par l’historienne neuchâteloise Eugénie Droz. En mars, Max Engammare est invité à évoquer le parcours de la maison dans le cadre d’une conférence à la Société de lecture. Sise au 11 de la Grand-Rue, la vénérable institution genevoise a accumulé depuis sa création en 1818 des fonds inestimables. Sa directrice, Delphine de Candolle, offre au conférencier une carte de membre pour l’année en cours.

En décembre, Max Engammare se décide à en faire usage. Il était temps. Il se fait amener plusieurs livres des magasins, dont une édition latine de 1559 de l’Institution de la religion chrétienne de Calvin, sortie des presses d’Henri Estienne. Tout de suite, quelque chose attire son attention: l’étiquette collée sur la couverture (le «premier plat», en termes techniques) indique que l’objet provient de la Bibliothèque de l’Académie – à savoir celle qui fut constituée dans le sillage de la fondation de l’Académie de Calvin en 1559, et qui s’appelle aujourd’hui, depuis 2006, Bibliothèque de Genève.

Comment ce livre s’est-il retrouvé à la Société de lecture? C’est une partie de l’histoire, et on y reviendra. Mais il y en a une autre: en feuilletant cette Institutio, Max Engammare se rend compte qu’elle est annotée à la main. Une inscription retient très vite son attention, à la page 3: griffonnée en marge du texte imprimé, à droite, accompagnée d’une marque d’insertion entre deux paragraphes et d’un signe ressemblant à un dièse (on dirait aujourd’hui un hashtag) mais fait de trois branches se croisant, elle dit la chose suivante: «Repone adaeque hanc pagina seq.» C’est-à-dire: «Déplacer ceci sans rien changer à la page suivante.»

Et là, c’est la révélation: cette écriture, Max Engammare la connaît bien, c’est celle de Jean Calvin lui-même! «J’ai une certaine familiarité avec elle, nous explique-t-il quand il nous reçoit, début novembre, dans son bureau surchargé de livres de la rue Firmin-Massot. Dans cette note, le R majuscule est caractéristique, il est tarabiscoté; le h, au début de la deuxième ligne, est comme un poignard, très sec. Et il y a aussi ce a, qui est comme une petite pointe. C’est une écriture très saccadée. Et c’est du Calvin!» s’enthousiasme Max Engammare.

Un trésor dans les réserves

On possède bon nombre de lettres manuscrites de Calvin. Mais les livres annotés de sa main sont rarissimes: on connaissait jusqu’à ce jour une édition des œuvres de Jean Chrysostome, et une autre des tragédies de Sénèque, reliée avec la Pharsale de Lucain. C’est dire l’importance de la découverte, et le poids historique du trésor que recelaient les réserves de la Société de lecture. Un poids encore lesté par la mise au jour subséquente, en 2020, par Max Engammare de trois autres livres annotés, répartis entre la Bibliothèque de Genève et la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne: une édition de 1556 du commentaire des Epîtres pauliniennes, une autre (1557) du commentaire sur les Psaumes, et une dernière (1559) de la seconde version du commentaire sur Esaïe.

Mais revenons au livre redécouvert à la Société de lecture – l’Institution de la religion chrétienne restant le magnum opus de Calvin. Ce livre, c’est ce que Max Engammare appelle un «exemplaire domestique». C’est une notion importante – on y reviendra –, qui indique que l’objet en question trônait au domicile de Calvin, à la rue des Chanoines (aujourd’hui rue Calvin). A la mort du réformateur (le 27 mai 1564), ses biens sont vendus pour pouvoir honorer son testament. Théodore de Bèze, son successeur, est alors mandaté par le Conseil de Genève pour racheter les «livres de feuz monsieur Calvin», tout du moins ceux qu’il «trouvera estre bons et propres», pour garnir la Bibliothèque de l’Académie. Cette Institutio fit-elle partie des achats de Bèze? On ne le sait pas avec certitude, mais le fait est qu’un catalogue rédigé en 1570 atteste de sa présence sur les rayonnages. Le livre n’en bougera plus pendant des siècles.

Calvin reprend sans cesse son texte, il coupe, il taille, il déplace des paragraphes

Max Engammare

Nous sommes maintenant en 1838. La Bibliothèque de l’Académie s’appelle désormais Bibliothèque publique de Genève, et elle reçoit, durant l’été, un important legs de l’avocat Jean-Marc Du Pan, décédé la même année. Parmi les 1350 livres transmis par le défunt se trouve un autre exemplaire de l’Institution latine de 1559. Ces deux livres jumeaux forment dès lors ce qu’on appelle chez les bibliothécaires un «doublet». Surtout, cette nouvelle acquisition possède un avantage (du moins pensait-on à l’époque que c’en était un): elle n’est pas griffonnée de partout.

La notion de doublet est au cœur d’un tour de passe-passe qui va sceller le destin du livre qui nous intéresse. Huit ans plus tard, le 14 juin 1846, le Conseil d’Etat annonce la nomination «de M. le Docteur Chaponnière comme membre de la Direction [de la Bibliothèque], en remplacement de M. Dupan décédé» (ce «Dupan»-là étant le frère du généreux donateur de 1838). Or il se trouve que Jean-Jacques Chaponnière a une double casquette: il est également président de la Société de lecture. Deux mois plus tard, en août 1846, il organise une cavalière transaction entre les deux institutions, en proposant d’échanger «quelques doublets» détenus par la Bibliothèque contre 18 volumes de la Revue des deux mondes détenus par la Société. Un échange pour le moins «inégal», remarque Max Engammare, et qui a pour conséquence de faire bouger la main de Calvin de quelques centaines de mètres, de la rue Théodore-de-Bèze (où se trouvait alors la Bibliothèque) à la Grand-Rue, où elle est restée jusqu’à aujourd’hui.

La «Fabrique Calvin»

Cette Institutio a été cédée parce qu’on l’estimait de moindre valeur. Elle est pourtant d’un prix historique inestimable parce qu’elle permet, pour la première fois, d’entrer dans le processus de création et de pensée du réformateur. En ouvrant cet exemplaire domestique, Max Engammare a en effet remarqué que Jean Calvin n’était pas le seul à y avoir écrit. Deux autres mains y ont apposé des notes et des commentaires, et ce sont celles d’Antoine Calvin, le frère du réformateur, et d’un autre secrétaire, peut-être Charles de Jonvillers.

Ces aides, Max Engammare les désigne du beau mot latin d’amanuenses – ils sont littéralement le prolongement de la main (manu) et de l’esprit de Calvin. Ils sont au plus près de lui, chez lui, et la succession de commentaires qui émaillent cet exemplaire domestique s’entend comme la mise en lettres de leurs échanges intellectuels: on chasse les coquilles, bien entendu, mais on réfléchit aussi aux impératifs de traduction, et on argumente sur des points de doctrine – par exemple sur la manière de rendre compréhensible avec le plus de justesse possible la double nature, divine et humaine, du Christ.

On pénètre ainsi dans ce que Max Engammare appelle la «Fabrique Calvin» – c’est d’ailleurs le titre, en une référence assumée à Andy Warhol, qu’il a donné à l’étude qui détaille son enquête. «On savait que Calvin travaillait de cette manière-là, mais on en a maintenant la preuve. Il échange avec ses amanuenses, et il bricole, au sens noble du terme. Il reprend sans cesse son texte, il coupe, il taille, il déplace des paragraphes.» Une forme d’archéologie du copier-coller dont se plaignent parfois ses imprimeurs, quand ils peinent à s’y retrouver.

Cette manière de travailler est typique de la Renaissance. L’écriture est alors considérée comme un mouvement perpétuel – perpetuum mobile, pour reprendre le titre d’un livre que le regretté Michel Jeanneret, longtemps professeur à l’Université de Genève, avait consacré en 1997 à cette thématique. D’Erasme à Montaigne, on modèle en effet le texte par accroissements successifs. Calvin ne fait pas exception: l’Institution de la religion chrétienne, son maître-livre, passe de 6 à 80 chapitres entre sa première version et la dernière. D’ailleurs, 103 des 104 commentaires qui constellent l’exemplaire domestique de l’Institutio retrouvé par Max Engammare seront incorporés dans l’édition qu’en donnera, en 1568, l’imprimeur genevois François Perrin.

«Calvin était conscient d’être un grand homme, conclut Max Engammare. Et quand on a cette certitude en tête, on cherche à laisser le meilleur texte possible à la postérité.» Ce à quoi Calvin ne s’attendait par contre pas forcément, c’est que toute l’énergie qu’il a mise au service de son excellence offrirait matière à enquête presque cinq siècles plus tard.


Max Engammare, La Fabrique Calvin. L’ultime «Institutio christianæ religionis» et trois autres livres corrigés par Jean Calvin et ses secrétaires (1556-1563), Droz, 224 p.