Ça commence comme une série de haïkus. C’est l’été et l’auteure des lignes qu’on lit, Antoinette Rychner qui signe ce Devenir pré aux éditions d’autre part, s’emploie à décrire précisément un pré. Un pré dont on comprend qu’il s’étend devant elle. Arbres, brins d’herbe, menus insectes, petites bêtes, météo, nuages, elle observe tout, récolte et note: «Remonte par-dessus la crête, un stratocumulus mastodonte, néoclassique. Base moulurée, coiffe en volute, le voilà qui mute.»

Météo

Voilà notre écrivain en position de témoin. Peu à peu, on saisit que son ordinateur n’est pas loin: «Ouvrir l’écran, inscrire ces lignes». On lit que l’été avance, que l’automne arrive; que l’auteure observe et écrit… depuis son bureau. Et on découvre enfin qu’il ne s’agit pas de n’importe quel bureau, puisque, finit-on par savoir, c’est une roulotte de chantier, joliment retapée par «l’aimé», qui lui sert d’abri et de retraite d’écriture. Et cette cabane d’écrivain d’un genre particulier, placée en plein champ, permet à Antoinette Rychner de s’isoler, de regarder le pré changer tout à loisir au gré de la température et des humeurs du ciel, et surtout d’écrire tranquille.


Antoinette Rychner possède un sens aigu de l’observation. Elle l’a déjà montré dans Le Prix, (Buchet & Chastel) un roman au nom prédestiné qui lui a valu à la fois le Prix Dentan en 2015 et un Prix suisse de littérature en 2016. Dans ce texte-ci, elle observait de près les affres de l’artiste aux prises avec sa création, torturé et malaxé par elle. Elle observait aussi un autre genre de création: l’accouchement, la mise au monde d’un être humain, qu’elle traduisait par de magnifiques métaphores marines. Imaginaire et observations se mêlaient pour dessiner un roman fourmillant de détails, de notations justes, d’inventions véridiques.

Chambre à soi

Dans Devenir pré, le projet est plus coercitif. Observer tout une année ce qui se passe depuis la fenêtre d'un «bureau» d'un genre particulier. Un travail immobile, quand tant d’autres parcourent le monde pour le raconter. «Honte d’appartenir aussi fort au genre sédentaire», note non sans autodérision Antoinette Rychner. Pas d’imaginaire, mais un travail plus scrupuleux de documentation. Du moins c’est ce qu’on croit. Car, sans l’imagination et l’humour de l’auteure, qui lui permet d’agencer les mots à sa manière, ludique et poétique, il serait impossible de noter sans ennuyer et risquer de barber le lecteur, toutes les micropéripéties du pré. Or, aucun ennui ne s’installe à la lecture de ces instantanés. Car Antoinette Rychner se joue avec art de la miniature et de la pirouette langagière. Ses notes sont à la fois poétiques et mutines, fraîches et solides.

Des écrivains sont convoqués. Sylvain Tesson et ses Forêts de Sibérie, décrites de sa cabane, l’hiver, au bord du lac Baïkal, Virginia Woolf aussi, celle d’Une Chambre à soi, qui pose les conditions bien comprises d’une liberté de créer pour une femme. Par moments, Antoinette Rychner délaisse le strict exercice du haïku - «Appuyée sur une branche, la lune est là» - , pour prêter l’oreille au monde: attentats, désastres écologiques, ou, plus simplement, péripéties d’une vie d’écrivain. Pris au jeu poétique du pré, on se sent à regret emmené trop loin, obligé de quitter l’émerveillement du microcosme, invité à retrouver les truismes décevant du monde interconnecté. Plus forte, pour dire la pauvreté, l’image de «trois types» dont «la démarche évoque immédiatement une forme de précarité», silhouettes marquées socialement, qui se détachent sur le ciel d’hiver, que l’écho médiatique et lointain de la misère du monde.

Dards bleus

Mais, rapidement, heureusement, l’auteure nous ramène au pré et aux questions qu’il pose. Questions d’écriture, notamment, essentielles. Métaphores, clichés, qu’en faire? Les utiliser? Ils fonctionnent parfois, il faut bien le constater. «Ne pas oser checker dans le Dictionnaire des clichés d'Hervé Laroche si on trouve la pluie qui «tambourine». N'empêche, aussi éculée qu'elle soit l'expression reste plutôt pas mal pour rendre ce qu'on entend.» Poésie. On retrouve la cabane, on fait chauffer le poêle en fonte, on se fait un café. «Sous la cafetière, les buses du réchaud envoient leurs dards bleus.» On regarde avec Antoinette Rychner. Et on se réjouit. Voilà bien des pages que notre respiration s’est posée, qu’on a le sentiment de partager quelque chose du temps qui passe, de jouir de chaque instant, de parcourir nous aussi, par la grâce du papier, des arpents de ce pré.


Antoinette Rychner, Devenir Pré, Editions d'autre part, 180 p. ****