Genre: Roman
Qui ? Scholastique Mukasonga
Titre: Notre-Dame du Nil
Chez qui ? Gallimard, 228 p.

Elle ne figurait pas sur les listes de l’automne. Elle n’avait fait qu’une apparition au printemps sur les tabelles des jurés du Renaudot, qui d’ordinaire oublient ces ouvrages dès la rentrée venue. Et pourtant, Scholastique Mukasonga a remporté de manière impromptue le Renaudot 2012 avec Notre-Dame du Nil.

Notre-Dame du Nil, premier roman de Scholastique Mukasonga, déjà auteure de trois livres, des récits et des nouvelles, avait reçu, en avril à Genève, le Prix Ahmadou-Kourouma. Tout le travail de l’écrivain s’ancre dans l’histoire récente du Rwanda, le pays d’où elle vient qui fut, en 1994, le lieu d’un génocide. Et c’est bien autour de ce moment clé que tournent la vie et l’œuvre de l’auteure, elle-même Tutsie – aujourd’hui installée en Normandie. Sauvée par l’exil – elle vit en France depuis 1992 –, Scholastique Mukasonga a vu sa famille, restée au Rwanda, décimée. La Femme aux pieds nus, paru en 2008, est un hommage à sa mère massacrée.

Avec Notre-Dame du Nil, elle se lance dans la fiction. Le roman s’ouvre dans les années 1970, avant les massacres de la fin du XXe siècle, mais après d’autres massacres de grande ampleur. En ces années-là, la communauté tutsie qui régna jadis sur le pays est en disgrâce et est un objet de détestation par toute une frange de la population hutue qui se considère comme supérieure. Le lycée de filles de haute altitude, situé tout près des sources du Nil, est le reflet de cette situation. Les places réservées aux élèves tutsies sont strictement contingentées et réduites au minimum. Tandis que les filles nièces ou alliées de personnages hutus haut placés font régner la loi dans le lycée, imposant leurs vues parfois même jusqu’à la direction.

Le mélange de naïveté enfantine, de politique, de manipulation et de racisme froid, qui caractérise les rapports des élèves entre elles, fait froid dans le dos. Montrer comment s’installent la détestation, la suspicion et l’exclusion qui peuvent mener à l’élimination de l’autre dans un milieu à la fois féminin et «vierge» confère au récit une force particulière.

Mais heureusement, Scholastique Mukasonga ne se contente pas de chroniquer une situation historique tragique, elle éclaire son roman d’une lumière noire qui lui confère intensité et poésie. Il n’y a pas que les forces politiques ou idéologiques qui sont à l’œuvre, d’autres puissances entrent en jeu: la magie, les rêves, la mémoire des ancêtres ouvrent soudain des portes. Et, entre les jeunes femmes, les liens ne sont pas aussi schématiques que les appartenances. Des solidarités de femmes se tissent par-delà les ethnies et les statuts sociaux.

Et puis, il y a la pluie. Omniprésente, lancinante, fascinante. Le monde où les personnages évoluent est le plus souvent spongieux, boueux, glissant. «La pluie pendant de longs mois, c’est la Souveraine du Rwanda […], Maîtresse violente, vétilleuse, capricieuse…», écrit Scholastique Mukasonga. Une pluie qui pleure peut-être les massacres passés et ceux à venir; une pluie qui, si on sait l’écouter, chuchote à l’oreille les secrets des ancêtres.