Un jour, au début des années 2010, Pierrette Frochaux, ancienne libraire devenue archiviste dans la commune de Chavannes-près-Renens, se saisit d'un carton de photos léguées par son père, «enfant illégitime enlevé à sa mère et placé à trois ans pour garder les oies dans une ferme à Sézegnin». Elle scanne les clichés et les poste sur le site notreHistoire.ch, à la page «L'enfance volée en Suisse». Le dossier est consacré à ces «orphelins» qui ne l'étaient pas vraiment, placés de force dans des institutions ou dans des familles d'accueil en raison de l'«incompatibilité de la vie des géniteurs avec les normes bourgeoises de l’époque».

Des utilisateurs du site réagissent, complètent l'information, partagent des récits semblables. Les images tombent sous les yeux d'une historienne. «Elle m’a contactée et m’a dit: si vous voulez, on peut aller ensemble aux archives de Genève, je suis sûre qu’on trouvera quelque chose sur votre famille», raconte Pierrette Frochaux. Résultat? «Au bout de quelques recherches, on a découvert un immense dossier, portant sur trois générations avec cinq enfants placés. L'historienne m'a dit: en tant que chercheuse, je n'ai pas accès aux dossiers personnels, mais vous, oui; c'est une documentation précieuse, il faut la publier!» Pierrette fait encore mieux: elle écrit un livre. «Nos chers protégés» paraît fin 2015 aux Editions d’En bas. «Et le point de départ de tout cela, c’est notreHistoire.ch, où j’ai mis la photo du petit enfant placé qu'était mon père

Partage et graffitis

Avec ses 90 000 images et vidéos, mises en ligne par 3 600 membres privés ou institutionnels (RTS, Bibliothèque de Genève), notreHistoire.ch est à la fois un fonds d'archives participatif et un réseau social. Grâce à la circulation des documents et aux commentaires, les histoires personnelles et l'histoire collective s'éclairent mutuellement, dans un riche va-et-vient entre la vie privée et la dimension publique. Pour renforcer sa vocation «partageuse» et «réseauteuse», le site fait aujourd'hui sa mue. Sa nouvelle version est lancée ce jeudi 27 octobre, Journée mondiale du patrimoine audiovisuel.

On doit l'initiative à la Fondation pour la sauvegarde du patrimoine audiovisuel de la Radio Télévision Suisse (FONSART), créée en 2005 pour numériser les archives de la RTS. En 2009, cette petite structure («une forme de start-up» selon sa secrétaire générale Françoise Clément) décide d'«interagir de façon plus radicale avec le public, invitant tout le monde à collaborer via le partage d'archives». Sept ans plus tard, la culture du partage en ligne est bien implantée dans le paysage.

Le site passe donc à la vitesse supérieure en simplifiant les règles d'utilisation et en dopant sa technologie; on peut désormais importer d'un seul coup des collections entières. «Les institutions sont prêtes à entrer dans le domaine participatif, elles le demandent même. Plutôt que de développer cette dimension sur leurs propres sites, chacune de son côté, nous leur proposons de venir le faire sur notreHistoire.ch», note Claude Zurcher. Web-éditeur du site, l'homme en est aussi un contributeur: son dossier «Les affiches politiques et les graffitis contestataires» contient 669 photos et de nombreuses perles cueillies dans les rues romandes. «C’est de l’archive pour demain», commente-t-il.

Immersion et téléportation

Autre enjeu: «L'intérêt du monde académique – étudiants et chercheurs – et de cet univers technologique qu'on appelle aujourd'hui humanités digitales», ajoute Françoise Clément. Un exemple: «Nous avons rencontré deux jeunes docteurs de la Haute École d'ingénierie et de gestion du canton de Vaud qui ont monté un projet génial: géolocaliser les anciennes photos et les replanter en 3D dans leur décor actuel. L'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne travaille sur des outils de crowdsourcing, faisant appel aux compétences du public pour identifier des documents. Nous aimerions fédérer ces projets, auxquels nous servirions de terrain d’investigation.» Le but est, certes, de «faire un travail de mémoire collective» et de «fournir des sources pour l'histoire sociale et culturelle de la Suisse romande», mais aussi de suivre des élans plus immersifs et émotionnels: «Je rêve de me faire téléporter dans la rue de mon enfance: retrouver mes copains, les jeux auxquels on jouait… Aujourd'hui, avec ces documents et ces outils, ça devient possible», assure Françoise Clément.

Autre nouveauté, l'outil de «préconisation»: en sélectionnant un nom dans le texte qui accompagne une image, on ouvre une fenêtre qui renvoie à d'autres documents du site, à des articles de Wikipédia et du Dictionnaire historique de la Suisse, ainsi qu'aux archives du Temps et les trois journaux qui l'ont précédé. Venus de tous les horizons, enrichis d'information, les documents se croisent ainsi dans des dossiers thématiques créés par les utilisateurs. «Notre slogan est: l’histoire de tous se fait avec l’histoire de chacun. Ce n'est pas une formule racoleuse, c’est absolument vrai. D'une côté, l'histoire générale est étayée ici par des sources privées. De l'autre, la plate-forme vous permet de planter vos documents de famille dans la grande histoire», reprend Claude Zurcher.

Petits Romands à Bucarest

En flânant sur le site, on tombe ainsi sur les images de Pierre Audeoud, résidant à Conches (GE). Ses motivations? «C'est une histoire familiale. Mon grand-père faisait de la photo, mon père faisait de la photo, j’en fais aussi…» Les archives paternelles sont les plus inattendues: «Mon père, à cette époque, au grand dam de son père libéral, était un fervent communiste. Il envoyait ses enfants dans les différents camps de pionniers des pays frères», lit-on sous une image du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, tenu à Bucarest en 1953… En remontant d'une génération, on trouve un grand-oncle colonel. «On le voit sur les voies d'un funiculaire, mais je n'avais pas d'autres indications. Une utilisatrice de la plate-forme a identifié le lieu. Ça a donné lieu à des échanges à n’en plus finir», raconte Pierre Audeoud. Les pièces de mon histoire se trouvent souvent chez quelqu'un d'autre; notreHistoire.ch permet parfois de les retrouver.

Consultez le site:  www.notrehistoire.ch