Il y a des spectacles qui gonflent le cœur de sanglots et de soleil mêlés. Et laissent dans la tête une mélodie douce à fredonner. L'Araignée de l'éternel est de ceux-ci. Normal, diront certains, le Français Christophe Rauck y rend hommage à la poésie de Nougaro (1929-2004). Difficile d'échapper aux bourrasques de vie, «aux grandes marées de l'âme», quand on restitue les mots et les musiques de celui qu'on surnommait «le petit taureau». Rien de moins sûr cependant. Il en faut du doigté et des interprètes inspirés pour évoquer l'artiste sans le singer. Au jeu et au chant, Cécile Garcia-Fogel et Philippe Bérodot trouvent le ton, familier et étonné, de la citation. Tandis que la guitare lumineuse d'Anthony Winzenrieth fait sans peine oublier les généreuses orchestrations.

«Les grands musiciens, on peut les voir avec les oreilles. Leur travail est pictural.» A Vidy, tout commence dans la nuit. Une fille, un garçon, à tâtons, chuchotent les mots du chanteur. Le verbe avance feutré, mais l'incandescence brille déjà plein ciel. «Frapper dans ses mains ou les joindre, c'est pareil. C'est chaque fois, une prière.» Présence charnelle. «J'ai avec les mots un rapport physiologique, un rapport sexuel.»

Même si la nuit est porteuse de rêves et de rencontres miraculeuses - comme ce récit à mi-parcours où un ange vient visiter l'élu et lui laisse la plume qui sauvera l'humanité moyennant la foi d'une ingénue -, son voile ne résume pas Claude Nougaro. Bientôt, dans le spectacle, la lumière, solaire, puis rouge sang couleur corrida, relaie l'obscurité. De quoi saluer le lyrisme de cet auteur qui n'a pas peur de son ombre.

En témoigne son poème à Victor dont la cervelle est faite d'un bloc d'or. Ou L'Ile de Ré de la tendre adorée, que Cécile Garcia-Fogel entonne en frôlant l'écran qu'un lit viendra bientôt border. Nougaro chanté par une femme? Une toile où se projettent les visages de tout près? Troublant. Comme ce costume rayé, veste ouverte sur torse presque nu, que fille et garçon portent au diapason.

Mourir en scène

Il y a de l'audace, du swing, dans cette manière singulière, voix voilée pour elle, regard gourmand pour lui, de chanter les titres du maître. C'est que «le jazz pousse à la danse, et elle, elle pousse à l'indécence». Il faut donc prendre le large, oser, sinon on reste à jamais dans «les starting-blocks».

Nougayork, justement, le morceau le plus clinquant, impose un autre traitement. Pleins feux sur les artistes à la tâche. Ils dansent - ou plutôt elle danse et, lui, suit - et, pour la première fois, la voix enregistrée de Nougaro dicte sa loi aux cuivres en folie. C'est le moment show du spectacle.

Avant et après, la proposition se décline entre récits, confessions et titres chantés à voix douce (Sur l'écran noir de mes nuits blanches, La Pluie fait des claquettes, Le Rouge et le noir, Toulouse, etc.). Ou encore des facéties, comme ce «Je suis sous/Marie-Christine!» beuglé devant l'écran sur lequel Philippe Bérodot apparaît démultiplié.

La toile, d'ailleurs, offre l'une des séquences les plus émouvantes de la soirée: une interview filmée où Nougaro raconte comment son père, baryton, mourait régulièrement en scène. Avec talent. «Je me régalais de sa mort et je n'ai jamais eu besoin de tuer le père.» Quel temps de gagné.

L'Araignée de l'éternel, Théâtre Vidy-Lausanne, jusqu'au 12 oct. Loc. 021 619 45 45, http://www.vidy.ch; dès 13 ans, 1h30.