Elle dit qu’elle a commencé à faire de la photo «par accident». Les Beaux-Arts l’attiraient. «Devenir historienne de l’art», soupire-t-elle. Mais se posait la question de sa place dans cette haute école, de sa légitimité. Alors en 2001, pour réfléchir à tout ça, elle a pris son sac à dos et est allée marcher toute seule en Argentine. Le pays sortait à peine d’une crise économique qui avait appauvri la population. Noura Gauper est donc partie non pas avec un appareil photographique classique, de peur de se le faire voler, mais avec des modèles jetables. L’idée était de faire un road trip en images «un peu à la Wim Wenders», afin de capter des visages et des paysages.

A son retour à Lausanne, l’idée lui vient de développer les pellicules en noir et blanc. Miracle: «Les images étaient granuleuses, comme si on se trouvait à la surface de la Lune.» Elle envoie ses travaux à l’école photographique de Vevey, qui retient sa candidature. Elle en ressortira diplômée. Dix ans plus tard, elle publie avec l’association Epicène l’ouvrage Trans, 46 portraits de femmes et d’hommes en transition, à savoir qui changent de sexe. Les images sont enrichies de textes écrits par quatre journalistes. Au total, deux années de travail pour Noura Gauper. Elle est allée en Suisse romande, en Suisse alémanique, au Tessin.

L’idée est venue après une rencontre avec Lynn Bertholet, la fondatrice d’Epicène, très impliquée dans le monde associatif LGBT. Première femme trans genevoise reconnue comme telle sans opération préalable, elle est très médiatisée. Ce jour-là, le magazine L’illustré organisait un shooting. Noura faisait les photos. Elle venait de rentrer d’Australie. Six années à Sydney, où elle a travaillé comme photographe pour des agences de mannequins et comme styliste photo pour des films publicitaires. Elle était aussi partie là-bas seule en 2010, pour apprendre l’anglais. «Je suis allée loin pour ne pas être tentée de revenir, car je suis au fond une trouillarde», dit-elle. Elle est assistante de production puis, petit à petit, monte un book en photographiant des modèles. «On m’a mis la main la pâte. Là-bas, on te dit: «Va sur le terrain et fais tes preuves.» Ils sont pragmatiques, ils ne jugent pas ce que l’on a fait, ou pas, avant», résume-t-elle.

Un entretien avec Lynn Bertholet: «Je n’avais pas conscience des privilèges que j’avais en tant qu’homme»

Noura est née d’une mère autrichienne et d’un père iranien. Ils se sont rencontrés en Suisse. Noura, petite, peignait, dessinait et collectionnait les magazines de mode. «Je regardais un jean et je me posais la question: il raconte quoi ce vêtement? Je faisais des collages que je prenais en photo. Mais de là à en faire ma profession, je n’y pensais même pas. Je dois beaucoup à ma mère, qui m’a encouragée à me diriger vers cet art.»

Lynn Bertholet a aimé chez Noura Gauper le côté tolérant, acceptant et curieux. La transidentité a interpellé Noura. Pour photographier Lynn, Noura a monté un studio, il y eut une longue séance de maquillage et ce fut une réussite: une agence a acheté les images de Lynn Bertholet. «J’ai regardé et photographié Lynn comme une femme, et c’est ce qui lui a plu», confie Noura.

Une opinion: Modification de l’indication du sexe facilité à l’état civil: il faut un débat public

Difficile de trouver des personnes trans acceptant de poser et de témoigner, par crainte des discriminations. Christina, le dernier portait, est d’ailleurs celui d’une femme trans exilée à Londres en raison de l’hostilité dont elle a été l’objet au Tessin. Noura Gauper dit qu’elle s’est voulue douce tant dans les mots que dans les éclairages, qu’elle a pris son temps afin que ces personnes soient perçues comme eux et elles-mêmes. «Je leur parlais d’abord au téléphone, puis leur soumettais un questionnaire sur leurs passions, leur mode de vie. Je leur proposais aussi de choisir un lieu pour le shooting», raconte-t-elle.

Apprendre de ses portraits

Chris, qui depuis sa petite enfance a dit à ses parents qu’il n’était pas une fille mais un garçon, a donné rendez-vous près d’un lac. «Les hommes trans sont très musclés, car certains passent beaucoup de temps dans les salles de sport, ou paraissent avachis à cause de la mammectomie, les seins qui ne sont plus là. Chris était dans ce cas. Alors on a discuté de ses hobbys et il m’a parlé de sa moto. Je lui ai proposé de le photographier avec, et ça a joué. Ça l’a virilisé.» Nic, lui, paraît très viril. Collier de barbe, regard et traits durs. Presque stéréotypé. Il travaille sur des chantiers. Dans les vestiaires, il craint de se dévêtir. Ses cicatrices? «Un accident», justifie-t-il devant ses collègues. Un jour, il passe à la télévision et témoigne. Il reçoit des paquets d’insultes et même, par colis, une ceinture à gode. Et ce mot: «Tu veux être homme mais il te manque l’essentiel.»

Noura Gauper a beaucoup appris auprès de ces personnes. «Les femmes trans me semblent les plus en souffrance, car elles peuvent être moquées à cause d’un physique encore un peu trop mâle. Et elles perdent des privilèges. Leur salaire, par exemple, diminue parce qu’elles ne sont plus hommes.» Autre souci pour la photographe: ces gens sont souvent trop dans le contrôle et plutôt rigides. «Certaines et certains m’ont rappelée pour me dire de refaire une séance parce que, entre-temps, elles et ils avaient subi une nouvelle opération. On me disait: «Je n’étais pas fini(e) quand tu m’as pris(e) en photo.»


Profil

1981 Naît à Lausanne.

2001 Voyage en solitaire en Argentine.

2010 S’installe en Australie.

2020 Publie «Trans» avec l’association Epicène, Till Schaap Editions.