Un metteur en scène français - mais avec des racines suisses - à la tête de la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande (HETSR). Jean-Yves Ruf a été nommé directeur de l'institution, la Manufacture, comme on l'appelle à Lausanne. Il succède au Belge Yves Beaunesne, qui a décidé en septembre de quitter ses fonctions, d'un commun accord, comme on dit quand le torchon brûle, avec le conseil de fondation de la HETSR.

Jean-Yves Ruf, 40 ans, hautboïste professionnel avant d'être acteur et metteur en scène, c'est le candidat surprise. Peu auraient parié sur un Français. Président du conseil de fondation, Jean Guinand expliquait en septembre qu'Yves Beaunesne avait une approche trop hexagonale du rôle de directeur, plus soucieux de représenter l'institution que de l'animer de l'intérieur. Il lui était aussi reproché de n'avoir pas su faire avancer un dossier jugé capital: l'obtention du statut de Haute Ecole spécialisée (HES) qui assurerait à la Manufacture les mêmes avantages qu'aux universités. La HETSR décernerait alors, en guise de diplôme, le Bachelor ou le Master, titres reconnus à l'étranger; l'institution pourrait aussi bénéficier de subventions de la Confédération.

A priori, le nouvel hôte de la Manufacture devait donc être Romand. Ce d'autant que le conseil de fondation avait déploré les absences fréquentes d'Yves Beaunesne, accaparé par ses activités de metteur en scène en France. Mais voilà: Jean-Yves Ruf, qui connaît bien l'école pour y avoir enseigné dès son ouverture en 2003, a balayé tous ces préjugés. Devant les membres du conseil de fondation, il a été brillant, au point de brûler la politesse à ses six concurrents, des professionnels de la région reconnus.

«Nous avons reçu vingt-cinq dossiers, explique Jean Guinand. Et nous avons auditionné sept candidats. A la fin des auditions, nous avons été unanimes à considérer la candidature de Jean-Yves Ruf comme la meilleure. Il devrait s'inscrire dans la continuité d'Yves Beaunesne, tout en développant des liens avec les institutions culturelles de la région, le Théâtre de Vidy, par exemple, mais pas seulement. Il s'est aussi engagé à prendre en main le dossier HES, ce qui est fondamental à nos yeux.»

Mais sera-t-il plus présent à Lausanne, alors même qu'il enchaîne entre deux et trois spectacles par an en France? «Il s'y est engagé, souligne Jean Guinand. Il va s'installer en Suisse romande, comme l'exige son contrat.» Contacté, Jean-Yves Ruf confirme: «Oui, je vais m'établir très vite en Suisse avec mes quatre enfants. Depuis plusieurs années, je me dispersais d'une création à l'autre. Cette nouvelle vie est l'occasion de me recentrer, de me consacrer à la pédagogie, d'y développer mes idées.»

Bouleversement en vue? Non. Parce que les bases sont saines, assure Jean-Yves Ruf. Yves Beaunesne a fait du bon travail, en créant des échanges avec la France, la Belgique et l'Espagne. Il a donné à la Manufacture une existence forte à l'extérieur. Alors? «Mon ambition, c'est de laisser aux élèves le temps d'évoluer. Yves était pressé. Il voulait que les étudiants soient en mesure de présenter un spectacle dès la fin de la première année. Il pensait aussi que le conseil pédagogique devait pouvoir sanctionner par une exclusion de l'école des élèves qui n'auraient pas atteint certains objectifs. Moi, j'entends les laisser travailler.»

Traduction concrète? Plus de spectacle au terme de la première année. Mais un travail sur la syntaxe du jeu. Moins de pression donc, au début tout au moins. «Le plaisir de jouer, voilà ce que je voudrais transmettre. Mais aussi donner des armes à ces jeunes pour qu'ils soient capables de traverser les déserts qu'on traverse quand on est acteur. C'est un métier dur. Je ne suis pas sûr que je pourrais l'exercer encore, bien que j'aie été comédien. Il faut être solide pour dépendre à ce point du désir des autres, cinéastes ou metteur en scène.» Dès janvier, Jean-Yves Ruf sera dans la maison, en grand frère protecteur, plus qu'en grand chef.