Presque après chaque phrase, il s'excuse de n'avoir pas su trouver les mots justes pour décrire la passion qui l'anime. Il y a, chez Grégoire Maret, quelque chose qui le dépasse lui-même. Il suffit de voir en scène cet harmoniciste genevois de 25 ans, comme la semaine dernière dans le cadre de l'AMR Jazz Festival. Le visage mangé par son instrument, le souffleur trépigne, se balance à la manière d'un extatique, jubile de ses inventions. Grégoire Maret, de son propre aveu, «est né pour jouer de l'harmonica». Depuis quelques années, il vit à New York, où il multiplie les collaborations majeures. Après avoir accompagné Max Roach, Ray Brown et Jacky Terrasson, il prend part aux dernières alchimies du saxophoniste Steve Coleman et de son éruptif clavier Andy Milne. Avec le groupe de ce dernier, Grégoire Maret ouvre, ce soir, le 19e Cully Jazz Festival.

«Enfant, lance l'harmoniciste, j'avais l'habitude d'aller à New York pour y rendre visite à ma famille. J'adorais marcher dans les rues toute la journée. Je ne savais pas quel rôle devait jouer cette ville dans ma vie.» Grégoire Maret naît en 1975, dans une famille où les éléments décisifs d'une future carrière de jazzman paraissent déjà présents. Une mère noire dont la jeunesse était new-yorkaise et un père genevois, fanatique de jazz traditionnel et joueur de banjo. «Pour dormir, nous devions parfois attendre que les répétitions du combo de mon père s'achèvent. Nous étions baignés de swing.» Le jeune musicien découvre sur le tard – il a alors 17 ans – un instrument qu'il pense créé pour lui. Il avance vite, longtemps en autodidacte, écoute Stevie Wonder et Toots Thielemans, patriarche de l'harmonica. Lorsqu'il rencontre le maître belge, Grégoire Maret apprend une règle fondamentale: «Toots Thielemans m'a dit qu'il était naturel de le prendre comme exemple. Mais il m'a encouragé à ne jamais le copier. C'est un précepte auquel je pense souvent.»

Harmoniciste adoubé, Grégoire Maret développe un son hors norme, une ligne intime pour son travail et découvre que «ce serait une insulte pour eux de jouer à la manière des grands jazzmen». Il a vingt ans et il choisit d'instinct New York pour poursuivre ses études. A la New School, institution de Manhattan où les professeurs sont des légendes (Reggie Workman, Chico Freeman) et où les étudiants s'évertuent à le devenir, l'harmoniciste reçoit une gifle d'envergure: «C'était un cauchemar. Personne ne se souciait de moi. Je n'avais pas le niveau technique. J'ai dû recommencer à zéro.» Les mois suivants, chaque matin au réveil, Grégoire Maret souffle des heures durant la même note dans son harmonica. Dans son appartement de Brooklyn, les gammes voltigent, les exercices de base se succèdent sans discontinuer.

L'harmoniciste studieux ne voit pourtant pas les contrats venir. Les autres musiciens de son école sont régulièrement conviés à des concerts mais, pénalisé par une expression trop personnelle alors que la tendance des écoles de jazz est au formatage, Grégoire Maret attend encore son heure. Le saxophoniste Arnie Lawrence, vieux briscard qui a côtoyé Clark Terry et Louis Armstrong, est séduit par le potentiel de Maret. Peu à peu, il lui offre ses premiers engagements: «J'ai commencé à faire mes classes. Mais j'avais de la peine à m'intégrer. Ni les Noirs, ni les Blancs, ni les Latinos ne me considéraient comme l'un des leurs. Et ces considérations raciales sont incontournables à New York.» Sous le conseil d'un ami musicien, Grégoire Maret quitte la New School pendant un semestre. Il fréquente toutes les jam sessions de la ville. Il sait qu'avec un instrument aussi peu conforme, il doit créer la demande. Et il suffit presque que le Genevois pointe le bout de son harmonica sur scène pour que les musiciens présents renoncent à toutes les idées reçues liées à un instrument trop connoté.

Grégoire Maret voit son agenda se remplir rapidement: «J'ai été l'invité spécial de la moitié des musiciens à New York.» Il fait partie des groupes du pianiste Jacky Terrasson, de Andy Milne. Sur Ascension To Light, dernier album de Steve Coleman, il exécute un solo magistral qui devrait l'intégrer définitivement dans l'avant-garde new-yorkaise. Le timbre discret, méfiant vis-à-vis des mots, Grégoire Maret possède une voix qui est l'une des plus belles révélations de ce siècle nouveau.

Andy Milne's Cosmic Dapp

Theory (feat. Grégoire Maret).

Vendredi 23 mars à 20h30.

Cully Jazz Festival. Billets: Ticketcorner.