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Le nouveau roman de McGuane: une confession dont la profondeur philosophique épate

Berl Pickett a vécu une enfance douloureuse dans une famille pentecôtiste et remarquablement bornée. Il s’en est sorti grâce aux filles, se soignant finalement en soignant les maux des autres. Il exerce à Livingston, une bourgade du Montana, et pense que les hommes sont «toujours les jouets de violentes bourrasques». Le roman fait le récit de sa conquête de la liberté

Genre: Roman
Qui ? Thomas McGuane
Titre: Sur les jantes
Trad. de l’américain par Marc Amfreville
Chez qui ? Christian Bourgois, 495 p.

I l y a un avant et un après. Avant, c’est lorsque Thomas McGuane se vendait à prix d’or à Hollywood, carburait à la cocaïne et s’échinait à être digne de son surnom – «Capitaine Barjot» – en envoyant sa Porsche dans les décors sur les routes californiennes. Après, c’est lorsqu’il se retira dans un ranch du Montana – fin des années 1980 – pour élever ses pur-sang et écrire ses romans avec le même soin.

«Grâce aux chevaux, dit le scénariste de Missouri Breaks , je pense avoir découvert une sorte de lien très ancien avec le monde, comme si, dans une vie précédente, ces bêtes avaient été quelque chose d’essentiel pour moi. Quant à cette nature qui m’environne, j’essaie de m’en servir pour donner plus de puissance à mes livres.» Ces mots éclairent le nouveau roman de McGuane, Sur les jantes , où «la vie sauvage demeure si proche des humains» qu’elle servira de rédemption à un héros passablement désemparé.

Il s’appelle Berl Pickett et va dérouler sur cinq cents pages une longue confession dont la profondeur émotionnelle et philosophique épate: à chaque détour de paragraphe, il offre à ses confidents – tous les lecteurs que nous sommes – des petites phrases qui sont autant de préceptes pour affronter l’existence avec une lucidité teintée d’ironie et pour être moins vulnérable face aux épreuves. Des épreuves, Berl en a accumulé dès l’enfance, dans une famille pentecôtiste et bornée au sein de laquelle il n’a appris que «des techniques de survie». Il a donc été contraint d’improviser des thérapies de fortune – les filles lui furent d’un grand secours – avant de devenir médecin, une façon d’apaiser ses propres tourments en soignant les maux de ses patients.

Ce métier, Berl l’exerce à Livingston, une bourgade du Montana où, «en digne fils de sa mère», il continue à penser que «nous sommes toujours les jouets de violentes bourrasques», comme s’il fallait constamment s’attendre au pire. Amer, de plus en plus pessimiste, il se demande parfois si l’humanité a vraiment envie de trouver son salut. «Quand je regarde mes malades, leur façon de fumer, de boire, de risquer le trauma, je me dis qu’ils ne tiennent pas vraiment à la vie. Et quand je recherche avec eux des raisons d’y croire, je me rends souvent compte qu’ils ont de bonnes raisons de se laisser aller à un lent suicide sans douleur», confesse Berl qui, du désenchantement, a fait une sorte de morale provisoire.

Aussi provisoire que ses amours, dont l’inventaire est l’un des fils rouges du roman. Déniaisé à 14 ans par une tante particulièrement philanthrope, Berl joue, dans le domaine des sentiments, le rôle de l’ingénu qui voudrait faire croire qu’il ne comprend rien aux femmes. Il en a pourtant attiré un bon nombre, Debbie, une jeune Indienne avec laquelle il échangeait des baisers interminables, Jinx, une contestataire qui ne cessait de prophétiser la déroute de l’Amérique, Shirley, une épouse d’avocat qui fut sa Lorelei sur les plages de Floride, Jocelyne, qui pilotait des avions et qui tomba du ciel pour atterrir dans sa vie après un bref séjour aux urgences de l’hôpital. Mais aussi Tessa, une amie d’enfance qui finira dans le même hôpital, à la suite d’une tentative de suicide. Lorsqu’elle succombera à ses blessures, on accusera Berl d’être responsable de sa mort, une terrible cabale sera organisée contre lui et il sera contraint de changer de travail.

C’est un homme aux abois que dépeint McGuane, mais cet homme-là aura assez de force pour secouer les multiples jougs qui l’entravent, et pour se réconcilier avec lui-même. Sa délivrance, c’est au cœur de la nature que Berl la cherchera: loin des fracas de son époque, il se réfugiera dans le silence des forêts et renouera avec la vie sauvage en affrontant les torrents pour pratiquer la pêche comme une quête spirituelle.

«La seule raison pour laquelle on fait tout cela, c’est ce sentiment d’éternité, cette conscience d’être en harmonie avec son propre rythme biologique et de se dépasser», écrit McGuane, dont le héros ressemble à un disciple de Thoreau égaré dans l’Amérique du 11-Septembre, une tragédie qui le laisse froid et qui ne paraît pas le concerner. Comme s’il avait définitivement tourné le dos au monde, au terme d’un récit à la fois cruel et élégiaque, magnifiquement ciselé, où la petite musique du prosateur rejoint la sagesse du moraliste.

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Thomas McGuane

Dans une interview accordéeau site New West en 2010

En marge de la parution américainede «Sur les jantes»

«Une des raisonspour lesquellesmon ranchm’a tant apportédans la vie, c’est parce qu’il m’oblige à faire beaucoup de travail manuel. Ça libère.Je ne sais pas pourquoi, mais il me semble que lorsqu’on passe trop de temps à l’intérieur de sa tête, cela peut devenir une prison. J’aurais beaucoup aimé être peintreen bâtiment…»
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