La rencontre s'annonçait très prometteuse. L'écrivain, poète et musicien LeRoi Jones, autobaptisé Amiri Baraka, est une figure fondatrice du jazz moderne et de ses reliefs politisés. Equivalente à celles de Malcolm X ou Martin Luther King. Ses textes, Blues People et Black Music, constituent probablement la lecture la plus dense et prégnante de l'histoire du jazz et du contexte particulier des années 60. En cet homme arborescent convergent des tendances communistes, un islam ultrasocialisé, un anti-impérialisme forcené. Chanteur à la manière des griots, inventeur comme le sont les prophètes, créateur d'une œuvre intensément hybride, Amiri Baraka, né dans le New Jersey en 1934, proclamait il y a quarante ans l'avènement de la Great Black Culture.

Il vit aujourd'hui à Newark, dans une maison dévorée par les arbres. Une sorte de crypte pour un perpétuel dissident. Devant la porte, une inscription défie le visiteur inconscient: «Frappez Bush!» Entre Amiri Baraka et le candidat présidentiel, icône écervelée de la société White Anglo-Saxon Protestant, il y a un fossé abyssal. Comme entre le Noir et le Blanc.

Le poète décroche nonchalamment le verrou et disparaît aussitôt. Dans son salon aux teintes terreuses, la statuaire africaine et les portraits de Malcolm X font face à la photographie presque surréelle de l'hôte aux côtés de John Coltrane.

Il faut attendre plusieurs dizaines de minutes, voir des étudiants aller et venir sans cesse, puis scruter attentivement la bibliothèque prévisible (Marcus Garvey, Aimé Césaire, catalogues sur la peinture africaine) pour voir enfin le petit homme voûté descendre les escaliers. Le dialogue s'annonce périlleux: chaque mot, pour Amiri Baraka, semble être une arme chargée.

ENTREVUE

Amiri Baraka: De quoi voulez-vous me parler? J'aimerais en tous les cas que cela se passe aussi vite que possible. C'est mon jour de travail aujourd'hui.

Le Temps: Comment expliquer à quelqu'un qui n'en a jamais entendu ce qu'est le «free jazz»?

Les gens savent naturellement écouter la musique. Mais le free jazz a ceci de particulier qu'il tente d'éviter les clichés, qu'il s'attache à projeter des émotions qui soient fraîches, qui soient neuves. Et si elles ne le sont pas, elles ne doivent certainement pas se référer à quoi que ce soit. Il faudrait dire à une personne qui n'a jamais entendu une telle musique qu'elle est capable de lui donner de nouvelles idées, de nouvelles sensations.

»Cette musique peut ouvrir certaines portes qui demeureraient, sinon, à jamais fermées. Si l'on a déjà des idées préconçues sur ce qu'est la musique, si l'on reste attaché à une approche traditionnelle, on aura quelques difficultés à appréhender le free jazz. L'idée du free jazz n'est pas de remplacer ou d'aller au-delà de Duke Ellington ou Thelonious Monk, mais d'accéder à une nouvelle interprétation du monde. Nous sommes tous les produits de l'histoire. La contribution des improvisateurs dans le free jazz est de coller au plus près au sens contemporain de l'histoire.

Le «free jazz» est-il réellement indissociable d'une dimension politique?

Le terme «free jazz» est né dans les années 60. Il était alors pris dans une acception absolument littérale. Ce mouvement avait pour objectif d'exprimer librement son identité propre. Bien sûr, les artistes reflètent le monde à travers une expérience idéologique personnelle. Nous pensons tous connaître quelque chose du monde et nous souhaitons l'exprimer dans l'art. Dans mon expérience personnelle, il y a une conscience claire de l'aliénation du peuple noir. Je ne parle donc pas des oiseaux, des fleurs et des arbres. Mais des gens. De toute manière, nous faisons partie de ce monde. Quelle que soit notre position, du côté des oppresseurs ou des opprimés. Il faut donc rendre compte de cette appartenance.

Pensez-vous que le «free jazz» est le lieu par excellence d'une transversalité entre poésie, musique et politique?

Je crois que c'est une vision proprement occidentale de séparer ces domaines. Dans la culture africaine, donc dans la nôtre, ils sont forcément associés. Je crois que l'esprit du free jazz permet de renouer avec cette convergence originelle.