Une série d’acteurs de la création numérique ont lancé l’an passé, à Locarno, l’Alliance digitale suisse. Leur constat était le suivant: alors que toutes les conditions sont réunies, de la qualité élevée des formations techniques et artistiques à la distribution géographique favorable des centres de savoirs et des pôles de création, en passant par la présence d’investisseurs et d’une activité économique soutenue, la Suisse peine encore à se doter d’une politique «volontariste et coordonnée» en matière de création numérique. Qu’en est-il plus précisément dans le champ de la création artistique?

C’est en Suisse, et plus précisément au CERN, que le web est inventé par le chercheur britannique Tim Berners-Lee en 1989. Il le conçoit initialement comme un moyen d’échange instantané d’informations, à destination d’une communauté scientifique dispersée dans les universités et instituts de recherche du monde entier. Si la scène digitale suisse reste assez petite, en comparaison de celles des voisins allemands ou français, cette glorieuse ascendance l’a marquée durablement.

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Sabine Himmelsbach, directrice de la Haus der elektronischen Künste de Bâle (HeK), souligne ainsi l’existence d’une longue tradition artistique d’art numérique suisse, liée notamment au développement du World Wide Web: «Certains artistes ont mis en place des pratiques très spécifiques. Par exemple, les travaux du duo Cod. Act, André et Michel Décosterd, de La Chaux-de-Fonds, sont inspirés par un contexte et une esthétique industrielle. Zimoun et Pe Lang travaillent quant à eux dans une veine très cinétique. Et on remarque un intérêt continu dans les pratiques liées au net, comme dans les œuvres de !Mediengruppe Bitnik, Marc Lee, Beat Brogle, Annina Rüst et beaucoup d’autres. Il existe aussi d’intéressants collectifs comme Hackteria.org, qui se consacrent au bio-art.»

Profils interdisciplinaires

Par ailleurs, un renouveau certain des institutions est observable depuis une petite dizaine d’années. Après l’ouverture de la HeK en 2011 et son déménagement en 2014 dans le quartier bâlois en plein renouveau du Dreispitz, c’est le MuDA qui a ouvert ses portes en 2016 à Zurich. Aux proportions beaucoup plus modestes que son voisin bâlois, ce Musée des arts digitaux a pour ambition de montrer des œuvres exclusivement numériques. L’année 2018 a par ailleurs vu le lancement de la première édition des Pax Art Awards, en partenariat avec la HeK, dédiés aux artistes suisses dont «le travail fait usage des technologies, des médias, ou reflète leur impact». La Suisse était aussi le pays à l’honneur de la très prisée Biennale internationale d’art numérique de Montréal en 2016.

En Suisse, comme ailleurs, les relations entre le monde de l’art contemporain et celui des arts numériques sont en train de se renégocier. Les hautes écoles d’art peinent encore à faire une place à des formations de développement logiciel, de code html, ou même à Processing, un environnement de programmation pourtant très populaire. Et ce sont plutôt les formations en media design, telles qu’il en existe au niveau bachelor à l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), ou en master à la HEAD (Haute Ecole d’art et de design de Genève), qui permettent de former des profils interdisciplinaires entre art, technologie et innovation. Mais ces écoles commencent néanmoins à intégrer dans leur cursus non seulement l’histoire des médias, mais aussi les cultures numériques au sens large, notamment dans leur versant anthropologique.

Elles accompagnent ainsi un mouvement de fond que l’on observe dans l’art contemporain depuis une dizaine d’années. Alors même qu’il existe traditionnellement une séparation institutionnelle assez stricte entre art numérique et art contemporain, chacun disposant de ses espaces de formation, de production, de diffusion et de commercialisation, mais aussi d’une histoire spécifique, on voit en effet de plus en plus d’artistes issus des programmes beaux-arts orienter leur travail autour de questions liées à l’imaginaire ou aux usages du numérique.

Soutien scientifique

Au contraire du MuDA, qui prône un 100% digital, la HeK se fait le relais de ces convergences. Comme le précise sa directrice, la programmation y repose sur une compréhension élargie des rapports art/média. «Nous montrons des œuvres qui utilisent des technologies digitales, mais aussi des pratiques artistiques qui rendent compte des changements technologiques, des outils et de leurs développements. Et parfois l’analogique vient nous parler du digital.» Mais Sabine Himmelsbach souligne aussi la nécessité de l’existence d’institutions spécifiques, capables de prendre en charge des contextes culturels, historiques et techniques étrangers à la muséographie plus traditionnelle. L’une des missions de la HeK est par exemple la constitution d’une collection d’œuvres numériques, avec les problèmes de conservation qui l’accompagnent: la plupart de ces œuvres, qui existent en réseau, ou sont dépendantes de dispositifs techniques obsolescents, ne constituent en effet pas des objets «stables» au même titre qu’une peinture ou une sculpture.

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Du côté de l’art contemporain, on utilise plus volontiers les termes d’art post-internet, de media art ou de cultures digitales que celui d’«art numérique». Chloé Delarue, une artiste née en 1986 et installée à Genève, prend par exemple nettement ses distances avec cette tradition. «L’art numérique me semble être un baromètre qui se dissout dans d’autres pratiques de l’art», explique-t-elle. Dans le projet intitulé Toward A Fully Automated Appearance (TAFAA), qui regroupe ses expositions depuis 2015, ainsi que l’exposition personnelle actuellement présentée au Kunsthaus de Langenthal, elle explore l’imaginaire des nouvelles technologies et des corps-machines qu’elles produisent. Mais son travail doit d’abord être envisagé sous l’angle de la sculpture; elle mêle intimement, dans des installations souvent monumentales, des matériaux de nature organique comme le latex à des artefacts (dalles d’écran, néons, etc.).

Malédiction des images

On retrouve une approche similaire chez Lauren Huret, qui est issue du Work.Master de la HEAD. Bien qu’il traite des technologies numériques sous un angle mythique, son travail possède, comme elle tient à le souligner, une dimension profondément matérielle: il se traduit dans des sculptures, des installations, des collages. Quant à ses vidéos, elles sont montrées le plus souvent sur des écrans de grande taille, à la présence physique imposante. Ses recherches récentes l’ont portée de la Silicon Valley, où elle a interviewé des acteurs historiques du développement de l’intelligence artificielle, à Manille à la rencontre de modérateurs à qui les GAFA sous-traitent le nettoyage du web, leur tâche consistant à supprimer manuellement ses contenus problématiques, image par image, vidéo par vidéo. Elle s’intéresse ainsi à ce qu’elle nomme la malédiction des images – un principe qui constitue le fil rouge de son exposition au Centre culturel suisse de Paris –, c’est-à-dire leur capacité à nous affecter, voire à nous hanter, par-delà le moment du visionnage.

A rebours du mythe de la dématérialisation qui sous-tend bon nombre de discours issus du monde de la technologie, les artistes qui s’intéressent au numérique produisent ainsi un travail tout ce qu’il y a de plus physique. On peut encore citer ici le projet en cours The Random Darknet Shopper, du duo !Mediengruppe Bitnik (exposé en 2014 à la Kunsthalle de Saint-Gall), qui utilise un bot pour faire aléatoirement du shopping en ligne sur le dark net, des achats livrés ensuite directement dans les lieux d’exposition: si l’œuvre porte sur l’économie souterraine du web et l’inquiétante autonomisation des machines, elle se manifeste avant tout sous la forme d’objets (pilules d’ecstasy, faux passeports, etc.) exposés comme des trophées de chasse.

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Qu’il s’agisse de donner à voir les infrastructures physiques du web, des data centers énergivores aux fermes à clics en passant par les tuyaux physiques par lesquels circulent l’information, de mettre au jour l’exploitation à grande échelle d’un nouveau prolétariat numérique, ou encore de démonter les promesses mensongères d’une automation généralisée, le travail des artistes, dans l’exploration de ces nouveaux horizons numériques, peut ainsi se résumer en un principe: rappeler encore et encore qu’il n’existe pas deux mondes dont l’un serait purement constitué de données manipulables à l’infini, mais que, comme l’écrit la chercheuse américaine Katherine Hayles, «les humains et les dispositifs techniques coévoluent au fil de leurs interactions». Et quoi de mieux que la matérialité d’une sculpture pour porter ce rappel?


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